Dimanche 4 octobre 2009
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Soudain, un détail qui lui fit l'effet d'un aveu sans promesse bondit devant les yeux de Martin. Seul l'anneau de Claddagh avec son cœur de rubis brillait aux doigts d'Elyne ; sa main gauche était
nue de tout ornement. Elyne parût remarquer l'observation du matelot. Sans précipitation, elle posa le couteau à éplucher sur le journal, se saisit d'une serviette et y essuya ses mains, les
soustrayant ainsi au regard inquisiteur de Martin. Elle ne le lâcha pas des yeux pour autant, un regard espiègle et sauvage. Martin releva lentement les yeux vers le visage d'Elyne, parcourant au
passage, comme on caresse, le tablier de cuisine à petits carreaux arrondi par sa poitrine de par dessous le tissus d'un corsage de même couleur rubis que la pierre à son doigt, son cou, ses lèvres
si généreuses pour son âge. Ce que se dirent leurs yeux lorsqu'ils se rencontrèrent, c'est ce qu'il faudrait savoir.
A dix-huit ans et une poignée de mois, Martin n'avait guère connu des femmes que quelques filles des ports, et aussi Émilie, une de par chez lui avec qui il avait laborieusement brouillonné ses
premières étreintes entre deux campagnes.
Marthe, accroupie devant la cheminée besognant à ranimer le foyer semblait si loin que c'est à peine si Martin l'entendait remuer la bûche et le branchage au tison. Elyne replia le papier journal
sur les épluchures, se leva, alla jeter son paquet dans la poubelle à côté du bac de la cuisine. Elle détacha les liens du tablier qu'elle pendit à son crochet.
_ Marthe, je te laisse les patates sur la table, je sors faire un tour prendre l'air. Martin, ça te dis de venir ? C'est joli par ici.
_ Oui je sais.
Tu parles que ça lui disait de venir ! Il alla décrocher son caban du clou derrière la porte d'entrée et tendit son manteau à Elyne, l'aida à enfiler ses manches. Ce geste au demeurant banal qu'il
avait vu faire souvent, il aurait aimé le faire durer longtemps.
Au dehors, le crépuscule embrasait d'orangé les nuages accumulés durant l'après-midi. Le vent les faisait rouler sous la voûte du ciel. Deux cormorans aux ailes tendues glissant sur la vague du
vent passèrent au dessus de leur tête et filèrent vers l'horizon des falaises d'en face.
_ Il manquerait plus qu'il pleuve.
Elyne ne répondit pas. Ils marchèrent quelques temps en silence, leurs yeux rivés sur le chemin des cailloux, le tonnerre dans la poitrine.
Ils passèrent devant les ruines de ce qui avait été autrefois un mur d'enceinte fortifiée quand Elyne rompit le silence et murmura presque comme à l'église.
_ regarde ! C'est l'ancienne porte d'un fortin avec sa bretèche au-dessus pour en garder l'accès. C'est vieux comme les pierres ! Viens, on va prendre par là. Ça monte sur le plateau. De la-haut on
a une vue incroyable sur la baie. Par temps clair comme ce matin nous aurions aperçu les îles, mais tout-à-l'heure c'est moins sûr.
La bruyère et les buissons couraient sur la lande déserte, sifflant comme des serpents, secoués par les rafales. Ils étaient seuls debout face à l'horizon où par instants un soleil rougissant
surgissait hors de son étui de nuages et s'apprêtait à embrasser l'océan. Au large, on distinguait quelques rares bateaux se dirigeant vers la passe pour entrer dans les ports. Côte à côte,
immobiles comme les pierres levées, Elyne et Martin contemplaient sans rien dire le paysage qui s'ouvrait immense et lumineux face à eux, un orage tournoyant dans tout leur corps. Soudain, Martin
sentit venir sur le dos de sa main droite, le frôlement du dessus de la main d'Elyne. Il déplia ses doigts le long des siens qu'ils entremêlèrent par degrés. Puis leurs deux mains enlacées,
préfigurant le prélude d'un corps à corps enivrant, simulèrent par leur jeu sensuel d'audacieux et somptueux échanges.
Martin, n'y tenant plus, tourna la tête vers Elyne. Il vit qu'elle le fixait intensément d'un regard de chat sauvage affamé. Il se pencha sur son visage et pour la première fois leurs lèvres se
frôlèrent en une caresse d'une douceur merveilleuse. De la pointe de sa langue, Martin vint caresser furtivement la lèvre supérieure d'Elyne qui ouvrit le seuil de sa bouche et vint à sa rencontre.
Il était ivre du goût de sa langue frétillant comme un poisson pris au filet et de son haleine toute proche. La Malote avait définitivement abandonné la place, et c'est une Elyne triomphante et
magnifique que Martin pris par les hanches et ramena en douceur contre lui, un torrent de chaleur dans le ventre. Tel un grand albatros ouvrant ses ailes puissantes avant que de s'envoler pour une
longue traversée océane, elle releva ses bras et en enclos le cou de Martin. La pluie se mit à tomber, inclinée par le vent. Rien ne devait interrompre leurs baisers. Au contraire, cette pluie fine
qui les giflait, mouillait leurs visages et les serrait plus fort encore, était un cadeau du ciel.
_ Nous devrions peut-être chercher un abri, suggéra Elyne, feignant d'essuyer de sa main trempée la joue gauche de Martin. Mais c'est juste une averse qui va passer.
Prononçant ces derniers mots, elle prit un air brusquement songeur. Naturellement, rien autour d'eux ne pouvait leur servir de refuge contre les caprices du temps qu'il fait ni la course du temps
qui passe. Et d'ici qu'ils s'en aillent trouver plus loin ce qu'ils cherchaient, l'eau du ciel serait partie arroser d'autres inconnus.
Ils parcoururent le chemin qui les ramenait chez Marthe avec de plus discrètes attentions. Si la lande était déserte en cette soirée de gros temps, ils savaient qu'en revanche en retournant ils
pouvaient être vus par quelqu'un. La réputation de la libraire craignait d'en être affectée d'irréversibles manières. Martin lui-même imaginait trop bien les commentaires acerbes de la bonne
société puritaine à l'entour. Pour la première fois, il eût peur pour cette femme qui sous un couvert bien conforme aux convenances dissimulait une volonté orageuse de vivre. La regardant marcher à
ses côtés d'un pas décidé, il la trouva grande malgré sa taille moyenne. Il leur était inutile de s'étonner, de se demander ce qui les avait pris. Ils le savaient. Ils découvraient ensemble, un peu
surpris, qu'une part secrète d'eux-même le savait depuis longtemps. Qu'allait-il advenir de ce feu pétillant mais fragile qu'ils venaient d'allumer sur la lande battue par le vent et la pluie ?
Allaient-ils l'entretenir, le faire resplendir de mille flammes immenses irradiant les ténèbres ? Allaient-il le laisser s'épuiser et s'éteindre comme passe l'averse ?
La pluie était effectivement passée. Ils étaient rentrés chez Marthe juste avant la nuit. Le ciel avait maintenant une couleur gris-bleu s'assombrissant. Le vent avait forci. Autour d'eux les
rafales agitaient rageusement les branches et les buissons.
A peine poussé la porte de la maison de pierres, ils furent saisis d'agréables effluves de volaille frite, de beurre fondant, d'herbes aromatiques, d'épices et de pommes de terre au lard ; le tout
baignait dans une douce chaleur où crépitait le foyer dans la cheminée. Ils avaient faim. Marthe avait allumé trois bougies dont les flammes vacillèrent un instant avant qu'ils ne referment la
porte derrière eux, au nez de la tempête.
_ On a bien travaillé aujourd'hui. On mérite bien un vrai repas de fête ! avait lancé Marthe en souriant aux arrivants.
_ Nous t'avons tout laissé préparer toute seule, fit Elyne faignant le regret.
_ Heureusement que je vous ai pas attendus. J'ai ouvert un bocal de gésiers. Y'a un problème avec les gésiers ?
_ Oh non, au contraire !
_ J'en était sûre, se moqua Marthe.
Martin balaya la grande pièce du regard et s'arrêta étonné sur les deux marmites qui fumaient sur la grosse cuisinière à charbon.
_ Marthe, est-il possible que vous attendiez un régiment ? fit-il, un brin railleur.
Marthe, surprise par l'aplomb soudain de la remarque du matelot, et sans doute aussi par les visages rayonnants teintés de joie de ses deux invités, resta interdite une pincée de secondes. Puis,
affichant un soupçon de sourire bienveillant :
_ Martin, à l'intérieur de ces murs épais d'un bon mètre, tu peux bien me dire tu. Je suis pas une bigote léonarde, moi, ajouta-t-elle d'un clin d'œil moqueur à l'adresse d'Elyne.
_ Moi non plus, rétorqua celle-ci avec une expression d'innocence qui frisait la caricature.
Martin l'aida à se défaire de son manteau qu'il accrocha au clou derrière la porte et fit de même avec le sien.
Quand il se retourna, Elyne s'était rapprochée de la grande table et contemplait les trois couverts disposés en triangle à un bout.
Marthe, fit Elyne, Nous ne serions pas mieux à diner à la petite table près du feu ? Je pense que Martin aussi apprécierait. Qu'en dis-tu, Martin ?
_ Ben... oui ! En plus on aurait bien chaud.
Marthe acquiesça d'un signe de tête et d'un sourire.
En moins de temps qu'il faut pour le dire, elle rassembla les trois assiettes et les couverts qui les entouraient et les porta sur la petite table, les replaçant au hasard. Elle avait l'air
d'apprécier finalement cette petite entorse à son organisation de la soirée.
_ d'habitude, quand je viens toute seule, on mange toujours là-bas. C'est parce que tu es là qu'elle voulait nous placer à sa belle table en chêne, avait glissé Elyne à l'oreille de Martin.
_ Franchement, j'aime mieux qu'on mange là-bas. Mais elle est gentille ta copine.
Se disant, il entoura de sa main le bras d'Elyne. Jouant à la faire monter et redescendre légèrement en une vague régulière, il sentit sous ses doigts et sa paume se tendre les muscles à travers le
tissus rubis de sa manche.
Comme Marthe se retournait face à eux, il abandonna brutalement sa prise soyeuse et rabattit son bras. Elyne le regarda d'un air d'abord surpris puis amusé.
Ils s'installèrent donc autour de la petite table de la cheminée. Il devait se cacher quelque part sous la maison de Marthe une mine de jambons et une source de chouchenn.
_ Il est bon ! il vient d'où, demanda Martin ?
_ Je le fais moi-même. Les jeannes que tu as vu allignées tout-à-l'heure à la cave, c'est celui de l'année prochaine. Le miel vient de chez Roland, un gars du Conquet qui entretient des ruches à
rayons. Il vient assez souvent par ici, surtout depuis qu'ils ont ramené le tramway jusqu'à Sainte-Anne. Ça, on peut dire que le tramway, ça nous a changé la vie à nous autres de par ici ! Je me
souviens la première année que je me suis installée dans le coin, c'était encore le temps de l'hirondelle qu'il fallait aller attraper à la Trinité. Si t'arrivais, que le carrosse était passé,
t'avais plus qu'à aller à pied ou à rentrer à la maison et attendre le lendemain. A l'époque, j'ai pris le magasin. Ça démarrait pas ! J'ai mangé des pierres pendant un an.
_ Mais vous auriez... tu aurais pu continuer à faire l'infirmière dans le civil ?
_ Oui j'aurais pu. Mais je voulais pas. J'aurais pu travailler à l'hôpital, surtout que le médecin-chef du service des blessés en pinçait pour moi. Moi, beaucoup moins mais à l'époque j'aurais pu
lui demander la lune et je lui ai pas demandé ; je suis conne !
_ Oui c'est vrai, tu aurais pu la lui demander. Comme ça tu l'aurais accrochée là au plafond et ça nous aurait fait de la lumière ! lança Elyne en se reculant contre le dossier du banc de bois,
laissant éclater un fou rire.
Marthe dessina un sourire de bonheur qui illumina son visage.
_ Quand j'ai quitté l'armée, ou plutôt quand l'armée m'a quittée parce qu'elle me trouvait trop vieille pour elle - Martin sentit la chaleur du bras d'Elyne s'enrouler autour de son cou, -
j'ai voulu tourner la page et me construire une nouvelle Marthe - puis Elyne vint blottir sa tête sur son épaule. - J'en avais assez de rafistoler des corps, de réparer et soigner des bobos à des
gens qui savaient pas se laver et qui venaient dans mes mains avec leur puanteur et leur crasse - Martin, désorienté par une attitude aussi ostentatoire avec Marthe qui leur faisait face ne savait
que faire et n'osait plus bouger. - Quand je rentrais après les permanences, j'avais l'impression que ma peau puait leur odeur. Je supportais plus ma peau, j'en voulais une autre. Alors je me suis
mise à chercher, puis j'ai trouvé cette boutique à l'écart de la ville. Ça m'a séduit immédiatement... Et pourtant, qu'est-ce que j'ai pu l'aimer, mon métier ! On va parler d'autre chose. Je vais
chercher la suite. Bougez pas d'ici. Je reviens.
Marthe se leva, ramassa le plat vide et l'emporta.
_ Qu'est-ce qui ne va pas, Martin ? Tu te tiens raid comme un menhir.
Martin ne dit rien. Il montra Marthe de la tête qui leur tournait le dos, ramenant le plat à la cuisine.
_ Marthe ? Ça fait longtemps qu'elle a compris. Ça remonte à l'instant même où nous sommes rentrés. Tu n'en as rien vu parce que tu ne la connais pas bien. Moi je la connais ; avec ses yeux de
faucon, elle voit tout avant tout le monde. Mais s'il est une personne ici-bas dont nous n'avons rien à craindre, c'est bien Marthe. Crois-moi !
_ Ici-bas, répéta Martin songeur, comme si cette expression contenait l'essentiel du discours d'Elyne.
Ils s'étreignirent. Au hasard de leurs caresses, leurs lèvres se rencontrèrent, surprises et heureuses de se rejoindre à nouveau.
Entendant revenir les pas de Marthe, ils se délièrent graduellement, comme on fait une politesse sans prétendre en avoir l'air. Ils gardèrent cependant leurs mains l'une dans l'autre, coincées
entre eux sur le banc. Des mains sages, cette fois, juste pour garder le contact et dire l'émotion.
Le reste du repas se passa comme une fête où chacun était heureux d'être ensemble. Martin raconta ses campagnes en mer. Pour la première fois il était fier de dire la vie d'un matelot breton
courant après des emplois précaires faute d'avoir trouvé un boulot régulier parce qu'il avait son caractère.
Marthe dit les hôpitaux militaires de fortune dans des conditions difficiles où la pathologie la plus bénigne ou la moindre plaie pouvait prendre des allures de catastrophe, tant les fournitures
médicales n'arrivaient pas toujours à temps et les conditions d'intervention étaient précaires. Elle raconta par le menu l'histoire d'un marin qui lui était arrivé, s'étant blessé assez
profondément le pénis avec une lame de rasoir.
_ Je faisais la nuit, j'étais toute seule. Tu l'aurais vu le pauvre gars quand ils me l'ont amené crispé comme un cèpe de vigne. On me l'a ramené en urgence. C'est tout juste si ils me l'ont pas
jeté sur la table en me disant démerde-toi, ces salauds. Ça pissait le sang. On avait plus de compresses stériles et le gars il s'angoissait, tu pouvais rien lui dire pour essayer de
le calmer, il t'écoutait pas, tu penses ! Un moment il est tombé dans les pommes. Du coup, ça m'arrangeait parce que j'avais plus à gérer sa peur et je pouvais me concentrer sur la blessure.
Elyne ne parla pas de la librairie ni de son passé d'avant, que Martin était impatient de découvrir. C'était comme si l'histoire d'Elyne démarrait quand elle avait quinze ans, qu'elle avait
débarqué à Brest. D'avant, il ne disposait que de quelques nuages d'information : une grand-mère Gráinne d'origine irlandaise qui l'avait élevée, une petite sœur Sine qui vivait Dieu sait où et
qu'elle n'avait pas revue depuis des lunes, une mère morte en couches à la naissance de Sine lorsqu'elle avait trois ans, un père fou de chagrin qui disparaît quelques mois après, un débarquement à
Brest à quinze ans dans de mystérieuses circonstances. D'où venait-elle ? De quoi étaient faits les souvenirs de son enfance ? Ces questions qu'il tenait jusqu'alors pour accessoires, Martin les
trouvait désormais de grande importance.
A la fin du repas qu'ils avaient préféré finir d'accompagner à l'eau pour cause de départ matinal le lendemain, Marthe remis du bois dans la cheminée. La lumière projetée par les flammes diffusait
une douce chaleur orangée. Une fois la table débarrassée, ils se mirent à raconter des légendes. Elyne parla la première du Berger du Diable.
Elle raconta les naufrages, les bateaux perdus en mer dont la rumeur disait qu'ils avaient été victimes de ce personnage malfaisant qui les jetait sur les récifs de l'île de Saugrenie.
_ il vient sur le port sous les traits d'un matelot, un peu comme toi Martin, puis une fois en mer, il dévie le navire de sa route à l'aide de ses pouvoirs. Ensuite dans la nuit il monte sur le
pont, se met à regarder l'horizon, puis il siffle un air joyeux. Les éléments se mettent en colère, se déchainent et le bateau finit par aller se déchirer sur les rochers affleurant à l'abord des
côtes de l'île. Des hommes de l'ombre accourent alors pour s'emparer du chargement et tuent à coups de gourdin ou de hache les marins survivants affolés qui tentent de rejoindre la terre ou de fuir
au large et pourraient ensuite être secourus et aller raconter ce qu'ils ont vu. Heureusement, quelques rescapés ont pu témoigner de certaines de ces disparitions et aujourd'hui, le Berger et ses
complices sont connus du nord de l'Écosse et de l'Irlande jusqu'en bas de l'Espagne et même plus loin. La légende leur donne l'aspect de personnages irréels. Mais je sais qu'ils existent
autant que nous autres.
_ Veux-tu dire qu'ils existent vraiment, questionna Marthe ?
_ Oui , je ne les ai jamais vus, bien-sûre. Mais j'ai de très bonnes raisons d'y croire, ponctua Elyne, l'air soudain lugubre.
_ Mais ça sert à quoi de faire couler les bateaux ? intervint Martin qui n'avait pas prononcé une parole depuis plusieurs minutes.
_ Je viens de le dire. Ça sert à récupérer leur fret et tout ce qu'ils estiment pouvoir leur être utile sur l'épave.
_ Alors d'après toi le Berger du Diable et ses compagnons de malheur ne seraient qu'une bande de sinistres naufrageurs ?
_ Oui ! Mais des naufrageurs saugreniens ne sont pas des naufrageurs comme les autre. Ils sont pires, Martin. Ils se servent de la sorcellerie pour peu qu'elle leur est utile. Ils n'hésitent pas,
même si ils savent que c'est strictement interdit par le code des Sages. Ils se moquent bien de ce qui est interdit puisque personne ne peut rien contre eux. Ils en profitent et perpétuent leur
sale besogne en totale impunité !
_ Tu joues bien la comédie Elyne ! On croirait presque que tu parles sérieusement. Tu es forte pour raconter les histoires !
_ Je parle sérieusement, Martin. Le Berger du Diable n'est pas un personnage fictif. Il existe bel et bien.
_ Mais oui ! ricana Martin, et moi, je m'appelle Merlin, Mon copain c'est le roi Arthur, je suis barde et un peu sorcier aussi quand les basses besognes de la politique me laissent du temps libre
!
Elyne repartit d'un nouveau fou rire qui se communiqua à ses deux convives et se serait bien propagé jusqu'à Landerneau si l'épaisseur des murs de pierres ne l'avait étouffé dans l'enclos de la
maison. Puis, prenant un air soudain plus grave, mais où subsistait une pointe de sourire, elle précisa :
_ Naturellement, je ne crois pas un traitre mot de ce que vous affirmez là, mais sans vous en douter vous venez de marquer un point en or, Martin Le Borgne Sieur de Portsall.
Marthe raconta des histoires de lutins, de licornes dans la forêt et de sirènes ensorceleuses face aux chants et aux charmes desquelles des marins ne pouvaient résister, ce qui fit sourire Martin :
"qui pouvait bien résister aux charmes si exotiques d'une femme dotée d'une queue de poisson pleine d'écailles de poisson et qui, forcément, sentait le poisson ?" Mais Marthe mettait tant de
cœur à faire de beaux récits, leur donnant même une certaine vraisemblance ! Ainsi dans cet exercice rivalisait-elle plutôt bien avec Elyne.
Quand vint son tour, Martin fit le récit d'une bien curieuse légende.
_ Le soir à la veillée dans les tavernes, on conte parfois qu'il y a bien longtemps un géant si grand qu'il pouvait traverser la mer à pied avait grandi sur une île mystérieuse au cœur de l'océan.
Contrairement à ses semblables, sa croissance ne cessa point lorsqu'il fut adulte ; chaque année il prenait en taille la longueur de sa main, laquelle s'allongeait en proportion, bien-sûre. Il ne
tarda pas à dépasser la cime des grands chênes et continua de s'étirer vers le ciel.Tant est si bien qu'il écrasait tout sur son passage et que l'île qui l'avait vu et fait grandir ne fournissait
plus de nourriture assez pour apaiser son appétit gargantuesque. La mort dans l'âme, il se résolu un jour à partir chercher ailleurs de quoi subsister. - Elyne prit la main de Martin et la serra
très fort, visiblement émue. - N'ayant trouvé aucun refuge où survivre, il erra seul sur l'océan. Il se nourrissait de tout ce qu'il y trouvait : Il engloutissait des bancs entiers de thons ou de
saumons, il attrapait des baleines dans ses mains gigantesques et les mangeait crues. Même les ressources de la mer commencèrent de s'épuiser. Les pêcheurs avaient de plus en plus de mal à
s'approvisionner. Un jour, un grand sorcier réunit une centaines d'hommes qu'il répartit en équipages sur cinq navires pour chacun desquels il désigna un capitaine afin de partir à la recherche du
géant. Sillonnant les mers, ils mirent dix-huit lunes à le localiser. Ils le trouvèrent un jour au petit matin, bien plus loin au Nord que le nord de l'Écosse. Plus au Nord même que les îles
perdues qu'on croise au-delà, là où la mer porte d'étranges collines de glace aux formes inquiétantes, où parfois, durant la nuit, le ciel est parcouru de curieux nuages de lueurs vertes.
L'opération était périlleuse. Le sortilège à jeter au géant nécessitait de s'en approcher suffisamment et, même sans le vouloir, il pouvait facilement d'un geste machinal briser les navires et
perdre leurs équipages.
Le navire sur lequel se trouvait le grand sorcier s'approcha prudemment du géant. Après plusieurs tentatives infructueuses, il réussi enfin à changer le géant en une myriade de sardines dont le
banc immense nagea instantanément vers le sud. Les navires reprirent la route de leur port d'attache. Quand le sorcier et ses hommes débarquèrent sur leur île perdue une grande fête fut célébrée en
leur honneur. Tout rentra dans l'ordre. Les poissons et les baleines réapparurent. Depuis, dans l'océan, le géant continue à parcourir les mers sous la forme de milliers de sardines.
_ Où as-tu entendu cette histoire, Martin, demanda Elyne d'une voix tremblante ?
_ Comme je l'ai dit au début, dans quelque taverne de hasard le soir à la veillée.
_ Je serais curieuse de connaître le genre de taverne que tu fréquentes, toi. L'histoire que tu viens de dire, ma grand-mère me la racontait quand j'étais petite. Et quand mes enfants seront plus
grands, je la leur raconterai à mon tour. C'est l'histoire de Colm An Thórainn, le géant qui demeurait sur la montagne de Thórainn de Saugrenie ! Il est une chose que de conter les histoires qui se
sont propagées hors de Saugrenie comme celle du Berger du Diable, il en est une autre de dire les contes sacrés de l'intérieur de l'île. Martin, ces légendes-là s'accompagnent de pouvoirs magiques
qui peuvent s'exercer sur celui qui les dit comme sur ceux qui les écoutent. Il ne faut pas jouer avec ça sans savoir précisément ce qu'on fait. Les pouvoirs contenus derrière les mots de
l'histoire de Colm sont bienfaisants à la condition de nommer sept fois le géant dans le cours du récit que tu en fais. Pour cette fois tout va bien. L'esprit du conte de Colm An Thórainn n'est pas
fâché après toi.
Un moment de silence passa. On entendit le vent hurler là-haut dans le grenier. Un souffle d'air s'engouffra dans le conduit de la cheminée, coucha les quelques flammes qui consumaient le bois sec
et illumina le brasier un instant. une branche craqua et cracha rageusement en l'air une gerbe d'étincelles rougeoyantes. Waterloo, le chat de la maison, assis sur le bord de la grande table en
chêne, dressa l'oreille, se tendit brusquement, sauta à terre, bondit dans l'escalier qui montait à l'étage, le gravit en courant et disparût vers de mystérieuses occupations de chasseur de rats.
Puis tout redevint calme. Seules les flammes du foyer ravivées par la braise montaient davantage. Elyne vint se serrer contre Martin qui enveloppa sa taille de son bras musculeux de matelot.
Il se mit à l'observer, s'aperçut qu'un détail avait changé sur elle. Plus rien ne séparait de sa peau le tissu rubis formant les deux rives insidieusement ondulées du décolleté
en châle. Tels deux soleils sortant graduellement d'une nappe de brouillard, les pointes de ses deux seins vinrent affleurer la soie rouge. Et si cette femme était vraiment une sorcière
saugrenienne ? Et si elle l'avait envouté afin de servir d'obscures desseins diaboliques ?
Il chassa du revers cette pensée trop envahissante, animée d'une volonté satanique de semer dans son esprit la graine du doute. De toute façon c'est ridicule ; c'est juste des histoires de bonnes
femmes ! Ça n'existe pas. Ça se peut pas !
Et pourtant...
_ Il est bientôt onze heures, les amis. Je vais vous laisser, je monte me coucher sinon j'arriverai pas à décoller demain, annonça Marthe interrompant le silence, bonne nuit !
Se disant, elle se leva et se dirigea vers l'escalier.
_ Bonne nuit Marthe !
Marthe s'arrêta au bas des marches et se retourna vers eux.
Un pied déjà engagé dans l'escalier, la main posée sur la boule de la rampe, elle ajouta sur un ton d'autorité comme on rend une politesse sans prétendre en avoir l'air :
_ Traînez pas trop longtemps ici. Vous couchez pas trop tard sinon vous arriverez pas à vous lever. Demain on départ à six heures et faudra pas traîner. Enfin... si le temps s'est calmé
d'ici-là.
Martin nota en l'observant gravir les marches de bois que la quatrième et la neuvième latte grinçaient. Il ne voyait pas bien à quoi pouvait servir de prêter de l'attention à des détails pareils,
mais on ne sait jamais. On ne connaît jamais trop bien une vieille maison isolée dans laquelle on s'apprête à passer la nuit.
_ On... départ, s'amusa Martin ? Elle emploie des drôles de mots ta copine. Ça fait bizarre !
_ Ça doit être à force de fréquenter les bigotes léonardes, lança Elyne en se tournant vers l'escalier.
On entendit quelques mots étouffés venant de l'étage suivis d'un petit rire moqueur. Puis une porte se referma. Sur le parquet de sa chambre au-dessus des poutres de la salle, les pas de Marthe
firent entendre pendant quelques minutes des coups feutrés assourdi, puis se turent. Seul le murmure apaisé du branchage dans la cheminée répondait aux sifflements des rafales qui agitaient
les arbres au dehors et entonnait une étrange mélopée sur les orgues du grenier. Enfin seuls de nouveau, ils se retrouvèrent pour s'accorder l'apéritif d'une nuit qui promettait désormais d'être
chaude et animale.
Le feu s'endormait dans la cheminée comme un chien fourbu après la chasse s'effondre dans sa niche. Ils avaient soufflé les bougies. L'obscurité prenait graduellement son quart de nuit. En
l'absence des bruits de la maison, le vent semblait plus puissant, plus proche.
_ On devrait monter maintenant, avant qu'on aille trop loin ici, murmura Elyne.
Ils déposèrent leurs chaussures au bas de l'escalier et montèrent sans bruit, sauf sur les marches 4 et 9 qui grincèrent sans toutefois parvenir à se faire trop indiscrètes tant la tempête régnait
dehors et au grenier.
A l'étage, ils s'arrêtèrent sur le seuil de la chambre qu'occupait Elyne. Elle tourna discrètement la poignée et poussa la porte. Jetant ses bras autour du cou de Martin, tout en l'embrassant, elle
pivota de sorte qu'il se trouvât sur l'intérieur, et le poussa doucement. Elle tendit un bras pour refermer la porte. Enfin seuls.
A fricoter avec une sorcière, l'on peut s'exposer à des surprises déroutantes et néanmoins délicieuses, pour peu que la dame soit dans de bonnes dispositions. Assurément, Elyne l'était... sorcière
! Et le coup du soutien-gorge qui disparaît tout seul de par-dessous le chemisier rubis n'était pour Martin qu'une vague friandise lâchée comme un avant-goût des cartes de jeu dont disposait sa
"ludicieuse" partenaire.
Cependant, cette voluptueuse application de ses pouvoirs, Elyne en usait avec une discrétion et un tact qui à eux seuls eussent probablement pu suffire à défroquer, au propre comme au figuré, toute
la lignée des papes de Rome et d'Avignon. Martin crut un moment que leur feu d'artifice ne finirait jamais.
Mais, sans doute parce qu'elle n'empruntait rien au surnaturel, la plus élégante des particularités que dissimulait Elyne dans l'écrin de son intimité guettait discrètement Martin. Au cœur des
baisers fourrageurs et dévorants qui se livraient au creux de leurs corps, Elyne révéla la sincérité chaleureuse et diluvienne de l'expression de son orgasme.
Pour Martin, bien que ce ne fût pas la première fille, cette femme, mature à ses yeux, était la première fois de quelque chose. Non seulement elle le guidait comme personne ne l'avait fait
auparavant, lui faisant ressentir les attentes tapies dans les replis de son corps de femme, mais elle dénouait un à un les liens qui retenaient l'expression de ses propres désirs d'homme. Dieu que
cette femme était libre !
Seul l'épuisement vint à bout de leurs ébats. Ils s'endormirent mais pas pour longtemps. La tempête, un bruit insolite où quelque chose réveilla Martin. Il n'ouvrit pas immédiatement les yeux. Il
se crut un instant dans sa petite chambre à Recouvrance chez la Louise. Dépliant machinalement le bras devant lui, il sentit sur sa main quelque chose de chaud et d'humain qui respirait la douceur.
Il sursauta, ouvrit les yeux. Le visage d'Elyne endormie sur le côté surgit dans la nuit claire. Tout lui revint en un éclair. Il n'était pas à Brest. Il était chez Marthe à Sainte-Anne et,
allongée à son côté, la femme la plus incroyable qu'il ait jamais osé imaginer dormait d'un sommeil apaisé.
Martin resta un long moment sans bouger à contempler cette image émouvante et belle qui valait bien largement tous les tableaux des peintres de Pont-Aven et probablement d'ailleurs.
A l'extérieur, le vent soufflait très fort. Des rafales chevauchant la forêt tel une horde de guerriers barbares, travaillaient la demeure de pierres. Au loin, mais peut-être pas, l'on
entendit quelque chose craquer, un grincement de bois et un bruit de pierres ou d'ardoises se brisant en s'effondrant à terre, puis un cri, puis plus rien. Martin n'aurait su dire si ce cri était
celui d'un animal. Il eut l'idée de se lever et d'aller voir à la fenêtre. Prenant mille précautions pour ne pas réveiller sa dormeuse, il pivota sur lui-même et sortit un pied qu'il descendit
jusqu'à toucher le parquet, puis l'autre. S'appuyant de la main sur la tablette juste à-côté de la tête de lit, il se mit debout et traversa la pièce comme un félin jusqu'aux vitres
de l'étroite fenêtre. On n'avait pas tiré le rideau et maintenant la lune froide dardait ses rayons de glace sur la campagne, à-peine masquée par la course de quelques rares lambeaux de nuages qui
s'effilochaient au passage s'étirant en de longues traînées sombres. Ce ciel exprimait quelque chose de vide et menaçant. Les arbres enragés secouant leur lourdes tignasses échevelées semblaient
des fous possédés par de sinistre âmes démoniaques. La lune, en son disque parfait, indifférente aux affres du monde, contemplait immobile ce spectacle aux allures de fin du monde.
Les vrais mots de l'amour ne sont pas de ceux qui se disent ; ce sont des mots qui se caressent avec tout ce que, dans sa grande générosité, la nature nous a donné.
Si une lame du plancher n'avait trahie l'approche silencieuse d'Elyne derrière lui, Martin, tout entier à ce qu'il contemplait de l'autre côté des carreaux de la fenêtre, eut probablement sursauté
et hurlé de terreur. Il réprima cependant un mouvement de surprise. Ne pas gâcher l'instant subtile qui venait à son approche. Il sentit dans son dos nu le contact chaud et pointu des seins
d'Elyne. Elle enroula ses bras autours de ses épaules et vint l'embrasser, faisant glisser sa bouche gourmande dans son cou. Il laissa faire un moment cette douce caresse et se retourna pour la
serrer dans ses bras musclés, promenant ses mains douces et fermes sur sa peau.
Ils restèrent un moment à se retrouver sans qu'un mot ne soit prononcé. Qu'auraient-ils pu mieux se dire avec des paroles ?
Puis Elyne demanda :
_ Qu'est-ce que tu regardais à la fenêtre ?
_ Quand je me suis réveillé j'ai entendu du bruit. Ça venait de dehors. On aurait dit un arbre qui tombait sur une maison. Puis il y a eu un cri. J'ai voulu voir si il se passait quelque chose.
_ De ce côté-ci on ne voit aucune maison. La voisine la plus proche, c'est la Luyne et elle est à deux cent mètres par le chemin qui court derrière la maison. Vu la direction et le bruit du vent,
s'il s'était passé quelque chose chez elle, on n'aurait rien entendu.
Puis regardant à la fenêtre, elle observa :
_ Ça m'étonnerait qu'on aille à la foire. La tempête n'a pas l'air de vouloir passer. Enfin on est mardi depuis déjà trois bonnes heures, et c'est bien ainsi.
_ C'est bien que nous soyons mardi ?
_ Oui. Quand j'étais petite à Gaillon, une voyante très renommée m'a prédit que je mourrais un lundi. Mais elle n'a pas su dire lequel ni dans quelles circonstances. Ce qu'il y a de bien, c'est que
du mardi au dimanche, je sais que je ne peux pas mourir. Je suis immortelle sauf le lundi !
_ C'est où Gaillon ? demanda Martin en fixant Elyne droit dans les yeux.
Elle laissa passer un instant.
_ C'est en Saugrenie, Martin. Il m'étonne que tu n'aie pas encore compris.
_ C'est pas ça... J'avais besoin de te l'entendre dire. Une part de moi ne croit absolument pas à l'existence de cette île, une autre a envie d'y croire mais elle ne dispose que de peu d'éléments.
Tu comprends ?
_ Oui. Un jour, nous irons ensemble à Gaillon. Ce jour-là tu y croira Martin. Mais moi, tu ne me crois pas.
_ Accorde-moi du temps Elyne. C'est pas facile à croire ce genre de truc.
_ Je ne te mens pas moi. Je ne te dis pas tout parce que je ne le peux pas et parce que je ne te le doit pas, mais je ne te mens pas.
Martin ne sachant que faire tendit son bras autour de la taille d'Elyne.
_ Non ! fit-elle en s'écartant vivement.
Martin se sentit encore plus nu qu'il ne l'était. Dehors, la lune semblait rire de lui. Et déjà un grain de sable venait de se glisser dans les rouages trop bien huilés de leur idylle.
Ils regardèrent longuement dehors côte à côte sans se toucher lorsqu'Elyne prit Martin par le bras, le serrant très fort.
_ La Marogne ! fit-elle en murmurant comme quand on voudrait crier, c'est la Marogne, Martin.
_ C'est quoi la Marogne ?
_ C'est la Marogne. C'est pas quoi, c'est qui !
_ Ah bon ?
_ Oui. Quand le visage de Marogne apparaît souriant de face dans le disque de la lune ou de profile en son croissant, c'est un présage de vie.
Martin regarda la lune. Il n'en cru pas ses yeux. Les taches lunaires avaient bougé et s'étaient disposées en un visage souriant. Ce n'était pas un sourire moqueur. C'était du bon sourire de
joie.
_ Je la vois !
Elyne le serra très fort contre elle et caressant ses cheveux. Elle ne dit rien. Mais Martin, sans bien comprendre, sentit qu'en cet instant elle était heureuse.
_ Martin, depuis hier matin, la vie livrait une bataille impitoyable contre l'ennui. Elle vient de la gagner et c'est une belle victoire dont elle peut être fière et que nous méritons bien de fêter
parce que nous sommes ses soldats. Cette nuit est une nuit de fête, mon amour. Et même si nous n'avons pas encore gagné la guerre, même si d'autres batailles nous attendent, je tiens cette nuit
pour une date historique.
_ Quand tu vas rentrer, tout ceci n'aura plus d'importance.
_ Comment oses-tu dire ça ?
_ Tu vas retrouver ton mari, tes enfants, ta librairie et tes habitudes, et moi, je vais reprendre la mer. Et tout rentrera dans l'ordre comme avant, comme si rien ne s'était passé.
_ Puisqu'il faut te crever les yeux pour que tu entende les choses, laisse-moi te dire qu'un enfant va naître de nos étreintes, que j'en déborde de bonheur, et que désormais rien ne sera plus
jamais comme avant entre nous deux Martin.
_ C'est ça le message de vie de la Marogne ?
_ Oui.
Un long silence. Martin avait besoin de peser les mots, de les mâcher pour qu'ils passent mieux. Il se trouvait jeune pour être père. Comment allait-elle s'y prendre pour arranger sa vie ?
Allait-elle quitter Malo, la librairie ? Allaient-ils être obligés de quitter la région ? Partiraient-ils tels des voleurs avec les enfants ? Pour où ? Qu'allait-elle leur dire ? Non. Tout ça ne
rimait à rien. Elyne retournerait au père de ses enfants, déposerait celui-là parmi ses frères, elle continuerait à vendre ses livre à la boutique et la vie irait son train.
_ Un enfant va naître de nos étreintes, murmura-t-il lentement pour s'habituer à ces mots et donner une consistance à cette éventualité, un enfant !
Le bonheur d'Elyne était contagieux.
_ Moi aussi j'en éprouve du bonheur, fit-il, mais j'ai un peu peur aussi.
_ Peur de quoi ?
_ Peur de moi. Peur de ne pas être à la hauteur.
_ A la hauteur de quoi ?
_ Je sais pas, j'ai dix-huit ans, je suis jeune !
_ Plus pour longtemps, mon bonhomme. Ah ! les hommes à l'épreuve du bonheur... ! Nous allons devoir en parler ensemble, mais plus tard. A moi aussi, il me faut digérer la nouvelle de la Marogne,
mais pour des raisons autres que les tiennes. Ça va aller. Vivons cette nuit pour ce qu'elle est généreuse avec nous. Fais-t'en une amie pour ton souvenir. Allez viens !
Il regarda à nouveau à la fenêtre. La Marogne avait disparu. Les tâches grises avaient repris leur place et l'astre de la nuit son teint de glace.
_ par contre, Martin, si une nuit tu vois apparaître la Marogne à l'air lugubre, c'est un augure de danger pour ton enfant. Ça te prévient qu'il se passe quelque chose de grave.
_ Et si cette nuit-là le ciel est couvert, ricana Martin ?
_ Tu n'es pas prévenu, voilà tout.
Ils s'en retournèrent sur le lit pour s'y retrouver de bien plus voluptueuse manière que derrière cette fenêtre inspiratrice des embrouilles et son spectacle de Hurlevent. Le vent, justement,
semblait vouloir mollir. De l'autre côté de la maison, on verrait bientôt luire en montant vers les étoiles la lanterne du berger du soleil, le menant jusqu'ici afin qu'il reprenne le territoire du
Monde livré aux furieuses ténèbres de cette nuit-là. La vie glorieuse allait pouvoir savourer sa victoire. La fin du Monde était reportée à une date ultérieure. Et puis on était mardi
et Elyne était immortelle jusqu'à dimanche minuit.
Puis Martin demanda :
_ Raconte-moi Gaillon, la saugrenie, tout ça. C'est comment là-bas ? Dis-moi à quels jeux tu jouais quand tu étais petite. Parle-moi de ton enfance. Dis-moi comment c'était.
_ Quand j'étais petite, je vivais chez ma grand-mère Gráinne avec Sine. Ma mère était morte après l'accouchement de Sine. Mon père, torturé de chagrin, nous a plaquées de bouteille en bouteille,
nous préférant sans doute l'étrange et subtile charme de la descente aux enfers. Un jour, on l'a retrouvé au fond d'un étang. Gráinne nous a alors élevé, Sine et moi. Puis un jour, elle a disparu.
On n'a jamais su ce qui s'est passé. Le jour de mes quinze ans, quelques semaines seulement auparavant, elle m'a donné l'anneau de Claddagh que je l'avais toujours vu porter à son doigt en me
disant "conserve-le précieusement. Il me vient de ma mère et de mon pays que j'ai dû fuir avec l'homme qui plus tard devint ton grand-père." Nous habitions une petite maison, un peu comme celle-ci
mais plus petite avec un toit de chaume, tout en haut du village qui serpentait dans la vallée. Qu'est-ce que nous étions bien ! Un soir d'automne, je suis rentrée à la maison. Ma sœur était déjà
revenue de son cour de chant. Il y avait là trois de nos voisins. Sine est venue me trouver en larmes pour me dire qu'elle avait trouvé la porte grande ouverte et tout sans dessus-dessous à
l'intérieur, comme si on s'était bagarré. Gráinne n'était plus là. Les gens du village ont organisé des battues, puis ceux des huit autres villages ; même le haut roi de Saugrenie s'en est mêlé et
a envoyé des guerriers au quatre points cardinaux. Rien n'y a fait. On n'a jamais revu ma grand-mêre.
_ Qu'est-ce que vous êtes devenues après ? Aviez-vous de la famille ?
_ Oui mais Sine et moi avons été confiées quelques jours à Góinnebhagh, le temps que la famille s'organise. Ensuite, ma sœur est allée chez une cousine à Bheinion. Moi, j'étais douée pour les
langues, j'avais un professeur qui m'a proposé d'aller chez sa cousine en Bretagne pour me perfectionner en breton et en français. J'ai fini par accepter. Cette proposition n'était pas
gratuite. Le peuple Saugrenien vit assez refermé sur lui-même pour des raisons assez longues à t'expliquer mais ils ont besoin d'entretenir des réseaux à l'extérieur. Je ne peux pas t'en dire
davantage à ce sujet. Mais c'est comme ça que j'ai débarqué à Brest un matin de décembre 99. Je ne peux pas vraiment dire que je regrette, mais si c'était à recommencer, je crois que je ferais
autrement.
_ Si tu avais fait d'autres choix, tu ignore si tu ne regretterais pas celui-là.
_ Tu as raison. On ne sait pas où mènent les chemins qu'on n'a jamais pris puisqu'on ne les a jamais pris. Mais quand-même... Je n'ai pas revu ma famille depuis plus de dix ans. Ma sœur doit avoir
changé. Elle avait douze ans quand j'ai quitté l'île. Elle en a vingt-quatre aujourd'hui, et elle a depuis deux ans un enfant que je n'ai pas encore vu.
_ Pourquoi n'y est-tu jamais retournée ? Tu dois bien connaître un moyen de t'y rendre sans être obligée d'attendre le solstice ?
_ Oui mais pour y aller il me faut obtenir un passeur, et ça m'a toujours été refusé jusqu'à présent.
_ Un passeur ? Un type dans une barque, et qui rame sur une mer étale, traversant des écheveaux de brume sans dire un mot ?
_ Mais non imbécile ! Un passeur, c'est comme une clé, sauf que c'est une formule chantée en boucle à l'approche de la zone de l'île pour en ouvrir l'espace afin d'y pénétrer. Là où les autres
bateaux ne traversent que la mer, une fois que tu as ouvert l'espace de Saugrenie, tu peux accoster dans l'un des ports de la côte.
_ A qui t'adresses-tu pour obtenir un passeur ?
_ Au bureau des passeurs. Là bas, tu peux y aller directement mais ici tu dois t'adresser à un contact extérieur administratif. Tu vas le voir, tu lui fais ta demande, il la transmet au bureau en
Saugrenie et, si ta demande est acceptée, il récupère le message du passeur et te le délivre. Un passeur est strictement personnel. Personne ne peut utiliser le passeur d'un autre. Il n'y a pas
deux passeurs identiques. La formule, une fois délivrée, est valable à vie.
- Mais pourquoi refusent-ils de te délivrer un passeur ; C'est ton pays ?
_ C'est pour des raisons politiques, Martin. Je me suis plusieurs fois opposée au Haut Roi de Saugrenie de manière à faire évoluer le code des peines et sanctions que des siècles de tradition ont
rendu inhumain et source de situations paradoxales et de nombreux problème. Ce n'est pas le paradis, la Saugrenie, Martin. C'est loin d'être l'enfer non plus mais si nous continuons à fonctionner
ainsi, nous pourrions très bientôt nous en approcher. Je suis l'un des trois fondateurs d'une organisation clandestine dont l'objectif est de renverser le Haut Roi de Saugrenie. Alors tu penses
bien que dans l'entourage du roi, ils ne sont pas vraiment pressés de me voir débarquer sur l'île.
_ Tu ne risques pas de te faire faire prisonnière si tu vas là-bas, où pire ?
_ Je risque le bannissement à vie. C'est la peine la plus lourde prévue par le code des peines et sanctions. En fait, je peux surtout m'attendre à être victime d'un accident fâcheux comme une roche
qui tombe d'une falaise malencontreusement sur ma tête ou quelque chose comme ça. Mais j'ai suffisamment d'amis sur l'île pour pouvoir m'y promener comme dans ma cuisine.
Seulement, pour me condamner, il est obligatoire que je comparaisse. Aucune décision de justice ne peut être rendue
en Saugrenie en l'absence du prévenu ou d'un représentant dûment mandaté par lui. En plus le Haut Roi n'ignore pas que l'arrestation d'un des membres fondateurs de l'organisation a de fortes
chances de déboucher sur une crise extrêmement grave.
Combien Elyne cachait-elle encore de facettes insoupçonnables, s'interrogea Martin ? La Malote bien sage derrière le comptoir de la librairie des vieux bouquins était décidément bien révolue. Son
mari était-il au courant de ses activités ?
_ Martin, fit Elyne en se redressant soudain, la tête appuyée sur son coude ?
_ Quoi ?
_ Je vais mettre au monde un enfant de toi. Si tu as vu la Marogne, c'est vraiment un beau présage. En effet, si les femmes de Saugrenie voient presque toujours la Marogne les prévenant qu'elles
vont être enceintes, les pères ne la voient pas toujours apparaître. Si la Marogne s'est montrée à toi, ça signifie qu'elle te reconnait comme le père de cet enfant, qu'elle t'en sait digne. C'est
d'autant plus important que tu n'est pas Saugrenien. Tu peux être confiant, mon amour. Et maintenant je sais que je peux te livrer certaines informations sur la Saugrenie en toute quiétude. Tu vas
avoir besoin de savoir certaines choses. C'est le plus beau jour de ma vie !
Ils se serrèrent très fort l'un contre l'autre. Leurs corps tout entier irradiaient l'émotion. Pour Martin aussi cette nuit resterait un moment merveilleux de sa vie.
L'aurore les surpris à s'aimer de nouveau. Dehors, la tempête était presque tombée. Le vent qu'on entendait n'était plus que le souvenir des coléreuses rafales nocturnes. Le jour qui se levait
serait une longue et brillante traine d'argent laissée par la nuit, semblable à la chevelure d'une comète.
Ils entendirent Marthe descendre l'escalier d'un pas lourd. Quand ils descendirent à leur tour, ils virent que Marthe avait disposé du pain, du beurre, de la confiture sur la grande table en chêne,
mais aussi du jambon et une fourme de fromage.
_ Bonjour Marthe !
_ Salut les jeunes ! Avez-vous bien dormi, lança Marthe, une nuance de malice traversant brièvement son visage ?
_ Oh oui, fit Elyne en s'asseyant.
Elle s'empara du pain et d'un couteau. Le peu qu'ils avaient dormi avait dû être très efficace. Martin se sentait en pleine forme, tenaillé par une faim d'ogre.
_ Excusez-moi d'être un peu terre à terre mais il va falloir nous dépêcher si nous voulons attraper le tramway.
_ Oui Marthe, bien-sûre Marthe, répondit Martin, la bouche pleine.
Marthe distribua trois grandes tasses et y versa du café de bûcheron à faire danser les pierres.
_ Le Castor est mort cette nuit. La Luyne est passée en coup de vent il y a dix minutes pour me prévenir. Un arbre est tombé sur sa cabane de fortune qui s'est écroulée sur lui.
Marthe s'essaya à son tour et poursuivit.
_ Un drôle de destin, ce type ! Il est parti vingt ans au Canada. Là-bas, il était riche comme un maharadja. Puis un jour il est revenu ruiné, défait et mendiant. Il aura fini sa vie dans la misère
et seul. Si c'est pas du malheur, ça ! Il me semble avoir entendu dire que là-bas il a eu maille à partir avec des histoires de mœurs, qu'il aimait trop le sexe... et les garçons.
Martin se souvint nettement. C'était donc ça le bruit qu'il avait entendu cette nuit. Pendant qu'eux s'aimaient et semaient la vie, on mourait tout seul à deux pas d'ici. Ainsi s'exécutait
l'étrange ballet du monde...
Par Pascal Mhac Eimear
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Publié dans : Nouvelles
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