Mercredi 30 septembre 2009
3
30
/09
/2009
00:03
Les quatre mots que venaient de lâcher Elyne ce matin-là dans la petite cuisine derrière la boutique, firent à Martin l'effet d'un tremblement de terre. Le temps était-il vraiment venu de sonner le
glas de toutes les précautions et les faux-semblants qu'ils s'étaient promis de respecter pour des raisons dont l'importance dépassait de très loin leur histoire personnelle ? En un instant, Martin
vit défiler le cours de ces dernières années depuis qu'il était venu de Portsall.
Après le naufrage de la Lièvre d'où son père n'était pas rentré, Martin et son frère Erwann avaient dû assurer la subsistance de la famille. A Portsall, Martin avait alors peu de chance de trouver
du travail. la première fois qu'il était venu à Brest cinq ans auparavant, Martin Le Borgne, alors âgé de quatorze ans, avait rapidement repéré la boutique des Malo. Une modeste vitrine dans une
façade de bois sombre avait attiré son attention. Derrière, des livres étaient présentés sur des étagères. Leur couverture faisant face au passant, l'on pouvait voir sur certaines d'entre elles de
sobres dessins qui trahissaient leur ancienneté. Mais surtout, les titres qu'ils portaient évoquaient les vieilles légendes qui couraient en terre bretonne ou bien l'histoire des gens d'ici. Martin
était passé de nombreuses fois devant la librairie sans jamais y entrer. C'est deux ans plus tard seulement qu'il s'était décidé à en pousser la porte pour la première fois.
A l'intérieur, François Malo l'avait accueilli d'abord un peu froidement comme si Martin n'avait pas vraiment l'allure du client habituel du lieu. Puis Martin avait pris deux livres sur lesquels il
avait posé des questions au libraire. Celui-ci sembla sentir le vif intérêt du « jeune homme » pour ces vieux bouquins. Ce jour-là, Martin sortit de chez Malo avec un recueil de personnages de
légendes bretonnes et un curieux petit volume à la couverture sobre au milieu de laquelle on pouvait lire le titre Yians Doinn An Soghráinne. Heureusement pour Martin, le texte à l'intérieur était
écrit en Français, quelque peu ancien certes, mais tout à fait compréhensible. Il y était question de l'île cachée de Saugrenie. L'auteur anonyme de l'ouvrage assurait que cette île existait bel et
bien et affirmait y avoir vécu de très nombreuses années. Martin n'était pas franchement disposé à croire ces histoires, mais il entretenait un gout prononcé pour les légendes enveloppées de
mystère.
Quand de retour à Brest environ un mois plus tard Il était repassé à la librairie, Malo et sa femme que tout le monde ici nommait la Malote accueillaient les visiteurs jamais nombreux dans cette
boutique. La femme était visiblement plus jeune que son mari. Plutôt petite de taille, elle affichait un visage volontaire qu'encadraient des cheveux châtains clair mi-longs bien coiffés et
légèrement ondulés. D'allure plutôt sportive, relativement mince, on eut difficilement pu se douter en la croisant qu'elle avait porté et mis au monde trois enfants. Pas mal pour une vieille, avait
songé Martin. Elle devait avoir dans les vingt-cinq ans.
Il avait dit bonjour, les Malo avaient dit bonjour jeune homme, il avait dit puis-je regarder, les Malo avaient dit bien-sûre allez-y, il avait regardé. Les Malo avaient murmuré quelques mots entre
eux. Il avait parcouru quelques étagères et s'était arrêté devant un livre de cuisine ancienne. Il s'était senti épié, avait légèrement tourné la tête de côté pour voir discrètement du bord de
l'œil. Il avait vu. Le regard scrutateur de la libraire semblait le détailler, exprimant de la curiosité derrière quoi s'embusquait un soupçon de douceur réservée. Il avait ouvert le livre qu'il
tenait maintenant entre ses mains et s'était plongé dans la lecture distraite d'une vieille recette de topinambours au vinaigre et châtaignes. Il avait feuilleté un moment survolant les autres
recettes que présentait l'ouvrage. Ensuite, il s'était dirigé vers la caisse avec le livre.
De derrière son comptoir, la Malote continuait de l'examiner.
- Est-il vrai qu'un p'tit gars comme toi s'intéresse à la cuisine ?
- C'est surtout que j'aime bien manger et j'aime bien cuisiner ce que j'aime, et d'après ce que je viens de lire dans cet ouvrage, on y présente des recettes simples avec des aliments courants et
bon marchés.
Martin avait tendu le livre à la Malote qui l'avait pris. Elle avait regardé sur la tranche de la couverture et avait annoncé le prix de soixante centimes.
Elle portait à son annulaire gauche une alliance dorée de style classique, et à l'annulaire droit un étrange anneau orné de deux mains en coupe tenant un cœur taillé dans une pierre de rubis
surmonté d'une couronne aplatie. Plus tard, bien plus tard, au terme d'une belle nuit de tempête, elle confiera à Martin que cette bague lui venait de sa grand-mère maternelle, qu'elle ne la
quittait jamais, qu'elle y tenait presque autant qu'à ses propres enfants.
- Tu comprends, Martin, mes enfants sont quelque chose de moi qui s'en tourne vers l'avenir inconnu fait d'espoirs et d'inquiétudes ; cette bague est la seule chose qui me reste de ma pauvre
grand-mère que j'adorais ; elle me rappelle le pays et le passé d'où je viens. Grâce à cet anneau, je sais encore qui je suis, expliquera Elyne.
Martin avait payé son achat, la libraire lui avait rendu le livre puis lui avait demandé :
- Dis-moi, on m'a dit que tu est passé le mois dernier et que tu as acheté un petit livre tout blanc sur l'île de Saugrenie. C'est vrai ?
- Oui.
- Prends-en grand soin. Il n'en existe que sept exemplaires au monde. J'en ai un et maintenant tu en as un.
Puis un ton plus bas elle avait ajouté :
- Considère ce petit livre sans prétention comme un porte-bonheur. Est-ce que tu l'as lu ?
- Oui mais je comprends pas tout. Puis il y a des passages en Saugrenien et même si je crois reconnaître certains mots, c'est pas suffisant pour comprendre le sens d'une phrase entière.
- Te souviens-tu ce qui t'a amené à choisir ce livre ?
- Oui, je m'en souviens parfaitement. Dès que je l'ai aperçu, j'en ai immédiatement compris le titre alors que je ne connais pas cette langue. Ensuite j'ai jeté un œil à l'intérieur et j'ai pu
vérifier que j'avais compris. Mais ça existe, le saugrenien ? Il y a vraiment dans le monde des gens qui parlent ce truc-là ?
- C'est une très belle langue faite de beaucoup de nuances et de subtilités. J'ai chez moi une publication en seize volumes qui présente une approche intéressante du Saugrenien. Je ne l'ai pas ici
mais je pourrai sans doute te prêter au moins le premier volume. Si ça t'intéresse bien-sûre.
- Euh... Oui, pourquoi pas ?
- Cette présentation peut constituer tout au plus une approche instructive car une langue ne s'apprend pas dans les livres mais au contact de ceux qui la parlent. Observe comment un jeune enfant
apprend sa langue maternelle. Il imite, il s'essaie à articuler, il jette des ponts sur l'inconnu, il tisse des liens intimes avec les mots, il se trompe, il est maladroit, mais les adultes autour
de lui, à commencer par sa mère, sont émerveillés à chacun de ses progrès. Du coup il apprend d'autant mieux. Ce n'est pas par hasard si on parle alors de langue maternelle. Un livre, même très
bien fait, ça ne sait pas faire tout ça. C'est un peu comme en cuisine : il suffit de savoir lire pour apprendre à réaliser à peu près n'importe quelle recette, mais le savoir-faire, ça se
communique par l'expérimentation, par les erreurs aussi, et surtout par le contact humain, ça se transmet de personne à personne.
Depuis ce jour, à chacun de ses retours à Brest, Martin n'avait manqué de passer au moins une fois à la librairie des vieux bouquins. Il avait essayé d'y entraîner Moustique, le fils du patron de
l'Hostellerie du Cheval Rouge, mais y avait rapidement renoncé. Au fil du temps, il avait fini par bien connaître les Malo ; du moins le croyait-il.
Il y avait François Malo approchant la quarantaine. Son truc à lui, pour ce qui concernait la librairie, c'était la comptabilité, la gestion du commerce, l'établissement des commandes, le suivi des
impôts et des taxes. Il y avait sa femme, réellement passionnée par l'univers des livres, qui savait communiquer de l'intérêt, et par conséquent savait vendre. Aurait-elle été aussi bonne vendeuse
de fruits et légumes ou de poisson à la criée ? Martin était certain du contraire. Mais il s'amusait terriblement à imaginer Elyne Malo vêtue d'une blouse blanc-sale entrain s'époumonner à vanter
la fraîcheur de la pêche. Ils se sont bien trouvés, ces deux-là, pensait-il alors. Puis il y avait les Malotins : trois petits démons indomptables, remuants et bruyants, se suivant à plus ou moins
deux ans d'intervalle, que leurs parents tenaient le plus possible à l'écart du magasin, les confiant à Marcelle, la sœur de Malo.
Tout alla son train de ce côté-ci, et eut sans doute pu continuer jusqu'au bout des temps si, deux ans plus tard, au cours du printemps dernier, Elyne et Martin ne s'étaient retrouvés ensemble à
ouvrir une boite de jeux qui devaient laisser quelques traces et modifier quelques destins, même s'il avait été convenu par la suite qu'il s'agissait d'une voie qu'il fallait bien vite refermer et
n'en plus jamais parler, à moins qu'un signe d'Elyne Malo vienne en décider autrement.
Durant les tout premiers jours de mai, lors des fêtes qui avaient lieu chaque année à cette époque de printemps, la foire de mai ayant attiré du monde de toute la région battait son plein. Les
camelots, marchands de balles de laine, chapeaux de paille, dentelles et rubans partageaient le pavé avec quelques vendeurs de chevaux, vaches, chèvres, volailles, et le reste, une suite de
bric-à-brac invraisemblable à foison s'étirait le long des rues.
Les Malo fermaient traditionnellement la librairie durant toute cette semaine. François Malo profitant de l'occasion pour aller visiter sa vieille mère à Saint-Pol, avec sa sœur Marcelle, ils
avaient emmené les Malotins pour la gare du chemin de fer avec valises et bagages. Les enfants, tout excités d'aller voir leur grand-mère, savaient que comme à chaque fois qu'ils s'y rendaient elle
leur confectionnerait des gâteaux et leur offrirait des jouets. La Malote n'ayant que faire de rendre visite à sa vieille peste de belle-mère avait fait feu de sa volonté sévère face
à l'insistance de son époux pour qu'elle les accompagnât, et fort justement prétexté qu'avec Marthe, son amie de Sainte-Anne, elles avaient réservé une place sur la foire pour vendre des livres et
des bricoles à Marthe. Elyne avait demandé à Martin qui se trouvait justement à Brest à ce moment-là s'il accepterait de venir leur donner un coup de main. Il avait accepté avec enthousiasme. Il
connaissait un peu Marthe et son magasin de "n'importe quoi" comme il l'appelait, et l'idée de vendre de ses incroyables babioles de décoration lui plaisait bien. Du peu qu'il l'avait rencontrée,
le souvenir qu'il gardait de Marthe se présentait sous les traits d'une célibataire volontaire et endurcie, un peu garçonne, avec une carrure de bûcheron et un franc-parler à décorner les
vaches.
François Malo, un brin boudeur, sa sœur Marcelle et les trois Malotins étaient partis au petit jour du 1er mai, Martin était arrivé peu après, avait accédé à la boutique comme convenu par la porte
de l'immeuble et la cour intérieure. Marthe avait déboulé presque dans ses pas. Ils avaient d'abord pris rapidement un café à la cuisine. La stature imposante de Marthe qui n'avait pas voulu
s'asseoir semblait presque remplir le fond de la petite pièce, ses seins opulents retenus par le lacet d' un corset qui devait prier pour ne pas céder sous la pression. Martin buvant sa tasse
l'avait observée intensément. En résumé, Marthe, c'était un bûcheron à forte poitrine qui tenait une boutique de n'importe quoi à Sainte-Anne du Portzic. Autrefois elle avait servi comme infirmière
dans la Marine et en avait affiné un humour de carabin. A part ça, Martin trouvait sa compagnie agréable ; il aimait bien chez elle sa générosité un peu bourrue, énormément pudique, mais dénuée
d'équivoque.
Après avoir déposé le matériel et les marchandises sur une brouette que la Malote gardait dans une remise au fond de la cour derrière la cuisine de son magasin, Ils étaient sortis et avaient pris
par la rue jusqu'à la petite place où la Malote avait repéré un emplacement. Marthe avait descendu ses affaires la veille, préférant ainsi profiter du tramway qui ne circulait pas en ce 1er mai
pour cause de fête du travail. Ils s'étaient installés, avaient monté une longue planche sur deux tréteaux de bois et avaient disposé les articles, qui ses livres anciens, qui ses lanternes à
pétrole, ses assiettes de faïence finement décorées et encore ses bougies, ses pièces de monnaie de collection... La journée s'était fort bien déroulée. Le ciel assez dégagé avait été lavé par les
fortes pluies de la veille. Le vent de la nuit avait asséché les rues et emporté les nuages vers l'intérieur des terres.
Elyne apparaissait étrangement radieuse, un sourire pétillant sous son chapeau de paille orné d'une rose rouge en tissu et de deux rubans blancs que le vent faisait danser par-dessus ses cheveux
châtains, piquetés d'or sous l'effet du feu éclatant du soleil de mai. La laine couleur fushia jetée sur ses épaules abritait du frima une longue robe blanche qu'elle ne devait sûrement pas avoir
portée bien souvent tant le tissus était éclatant. L'allure de vieille renarde de Marthe ajoutait encore de la fraîcheur à ce tableau inattendu, faisant presque oublier à Martin que neuf ans d'âge
et trois enfants le séparaient de la Malote.
Martin se débrouillait vraiment bien pour vendre les livres. Son bagou, son intérêt pour la lecture et le répondant dont il usait avec mesure face aux badauds opéraient d'une efficacité redoutable.
Il avait observé comment s'y prenait la Malote. Il lui avait semblé ressentir la présence d'un grondement sourd murmurant par-dessous les sourires polis des femmes qui s'adressaient à Elyne, et une
sorte d'insolence discrète, désinvolte dont elle usait à répondre à leurs questions ou leurs marchandages. Alors il intervenait de toute l'amabilité et le sourire qu'il savait faire pour venter un
ouvrage ou arrêter un prix, et les dames ne repartaient pas souvent les mains vides.
_ On est au point, Martin Le Borgne, avait rit Elyne, en passant derrière lui, lui empoignant brièvement l'avant-bras d'une main joyeuse.
A midi, ils avaient partagé du poulet froid qu'ils avaient acheté sur place et du jambon salé que Marthe avait ramené de chez elle. Puis Marthe avait dit :
_ Elyne, tu viens toujours à la maison ce soir ? et se tournant vers Martin, tu viens aussi ? A moins que tu aies prévu quelque chose, mais sinon tu viens ?
_ Euh...
Mais oui Martin, viens, c'est bien chez Marthe, puis on va pas rentrer chacun chez soi comme des ours, allez !
_ C'est d'accord, avait conclu Martin, pas mécontent de passer une soirée sympa en compagnie de ces deux femmes d'apparences si différentes.
En début d'après-midi, le ciel avait blanchi mais le soleil perçait toujours le grand voilage des nuages que le vent étendait sans fin depuis la mer. C'était beaucoup mieux que de rentrer tout seul
à la petite chambre sous les toits de chez la Louise.
Vers trois heures d'après midi, ils avaient ramassé les affaires, plié les tréteaux, chargé le tout sur la brouette et avaient rapporté leur chargement chez la Malote, dans la remise de la cour.
Elyne s'était changé et avait pris quelques affaires.
Ils s'étaient rendus à pied à Sainte-Anne.
_ demain on aura le tramway, avait assuré Marthe.
Ils avaient pris par le chemin de la côte qui longeait le relief du Portzic. L'inconvénient était qu'après, la montée qui les attendait était assez raide. Mais Marthe devait s'arrêter à sa boutique
de n'importe quoi avant qu'ils montent chez elle. Martin aimait passer par là. La mer était à grossir. La houle ventrue se hérissait de part et d'autre de crêtes écumantes. Des mouettes jouaient à
voler à reculons contre le vent d'Ouest qui se levait. le long du chemin, des buissons de genets furieux remuaient, poussant des soupirs courroucés. Nos trois marcheurs progressaient en file
indienne et en silence, leur pas crissant sur les cailloux. Chacun savait que le gros de la tempête était à venir. Nul n'était besoin de parler car on parvenait presque à s'entendre penser.
Ils s'étaient arrêtés brièvement au petit magasin fermé pour cause de foire, juste le temps pour Marthe de prendre quelques affaires. Cette enseigne était connue au delà de Brest. Certains des
clients qui en passaient la porte venaient d'assez loin, de Saint Brieuc, de Rennes et même de Nantes. Il était arrivé que de riches voyageurs de Paris de passage à Brest fassent un détour pour
acheter quelques souvenirs ou des assiettes habilement illustrées de savants motifs. Aussi la foire, qui donnait lieu à cinq jours bien agréables, constituait surtout un moyen pour Marthe de faire
connaître un peu plus encore son commerce. D'ailleurs chaque année elle emportait de petites cartes portant l'adresse, un plan d'accès simplifié et une image de la façade de la boutique.
Ils avaient grimpé la côte qui menait chez Marthe. Si Martin connaissait la boutique pour y être passé deux ou trois fois, il n'était jamais monté chez elle. Marthe habitait une petite maison murée
de pierres de taille et coiffée d'un toit pentu d'où sortait une grosse cheminée de pierres, un peu à l'écart du village. la petite demeure était entourée d'un jardinet modeste mais bien
tenu. L'alentour était une fôret peuplé d'arbustes dont l'état général témoignait des batailles qu'ils avaient livrées face au vent hargneux et salé.
D'ici, au-delà des arbres, on devinait la mer qui s'ouvrait sur le large au couchant. Plus à gauche, on dominait l'entrée du goulet et les falaises de l'autre côté de l'eau. Les quelques
bateaux qu'on voyait y circuler semblaient des maquettes fragiles à la merci du courant et des pierres.
A l'intérieur, une grande pièce occupant presque tout le rez de chaussée tenait lieu à la fois de cuisine, de salon, de bureau, d'atelier, d'entrepôt de cartons et de matériels divers, outils de
jardinage, de menuiserie, de petite maçonnerie, qui s'entassaient dans un bon quart de la salle. En dehors de ce coin chaotique, tout était net et bien rangé. La lumière du jour entrait par de
rares et étroites fenêtres serties dans l'épaisseur des murs. Martin s'était dit que cette bâtisse devait bien braver les caprices du temps depuis au moins l'époque de la duchesse Anne tant elle
semblait ancienne. Une cheminée d'une taille et d'une profondeur impressionnantes ouvrant sa grande bouche grise dans le mur à droite, diffusait une haleine de cendre de bois dans toute la
maison.
Par devant le foyer, on avait placé deux bancs de bois cirés face à face de chaque côté d'une table basse de même matériau sur laquelle Waterloo, le matou de gouttière de Marthe, roulé en boule sur
un coussin avait levé la tête un instant quand ils étaient entrés. Une longue table en chêne occupait le centre de la pièce. L'esprit de ce lieu dégageait une chaleureuse et familière bienveillance
en signe de bienvenue. Du dehors et de la cheminée on entendait fourrager le vent. C'était comme si la demeure de pierres se préparait, immobile, à traverser la dix-millième tempête de sa vie, sans
effroi ni affolement, juste le soupir agacé d'un grand fauve qu'un insecte importun vient déranger pendant la sieste.
Marthe avait fait visiter son intérieur à Martin de la cave au grenier. La cave à elle seule constituait une pièce de musée. Creusée dans la roche et couverte d'une voûte basse, elle rappelait les
profondeurs des châteaux médiévaux. Marthe y entreposait des objets divers, des jeannes où fermentait un divin brevage et quelques bouteilles d'un vin qui devait faire du bien au palais. Un jambon
accroché à une barre fixée dans la pierre pendait, accompagné de quelques saucissons. Sur une étagère de bois traité, des bocaux alignés devaient tenir enfermées de succulentes terrines. A l'étage,
se trouvaient quatre pièces dont trois étaient des chambres.
- Tu n'auras qu'à dormir dans celle-ci, avait dit Marthe, lui montrant une chambrette réduite mais bien tenue sur l'arrière de la maison. Une lucarne carré près du plafond tenait lieu de
fenêtre.
Un lit étroit et une tablette en occupaient les trois quarts. Au mur au dessus du lit un filet d'ornement était tendu, trois étoiles de mer et un coquillage exotique y étaient accrochés.
Martin se dit qu'il s'accommoderait parfaitement de ce petit nid fort sympathique.
Il n'aurait guère le loisir de s'en accommoder...
Le grenier, quant à lui, n'avait rien d'original. Plus étroit que le reste de la maison, il se faufilait sous le faîte du toit fortement incliné. Encombré d'un fouillis d'affaires qui ne servaient
plus, il était l'avant-dernière demeure des anciennes choses, le paradis des rats et un terrain de chasse pour Waterloo.
Ils étaient redescendus, avaient trouvé Elyne installée à un bout de la grande table, une feuille de journal étalée devant elle, à éplucher de grosses pommes de terre qu'elle jetait ensuite dans un
récipient posé juste derrière le journal.
_ Alors, comment trouves-tu le palais à Marthe ? Ça ne valait rien de monter jusqu'ici ?
Martin avait acquiescé, mais d'un air un peu distrait, parce qu'Elyne dégageait quelque chose de radieux et quelque peu mutin dans l'expression de son regard et de sa voix qu'il ne lui connaissait
guère que depuis le matin de ce 1er mai. Ça l'intriguait, ça l'attirait, ça l'inquiétait sans doute un peu aussi, mais cette inconnue flamboyante jaillissant par moment hors de la
coquille rigide de la Malote, épouse, mère et libraire de son état dans la bonne société bourgeoise très catholique de Brest, cette inconnue pétillante, malicieuse, charmeuse, de plus
en plus libre et épanouie au fil de la journée qui avançait, le troublait terriblement. Mais vu d'ici, tout semblait donner à la grande ville pourtant si proche l'apparence d'une contrée lointaine animée d'un peuple aux mœurs
étrangères.
Par Pascal Mhac Eimear
-
Publié dans : Nouvelles
0
-
Recommander