Lundi 10 août 2009 1 10 /08 /2009 23:01
Dans la salle le silence provoqué par les paroles de Martin tranchait avec les conversations et les bruits de chopes que l'on entendait un instant auparavant. Juana qui tranchait du pain s'était figée, le geste en suspend, le visage blême. Maintenant Aug se tenait debout face à Martin. Ils se fixèrent un bref instant, puis l'Irlandais prit brusquement Martin au collet et commença à le pousser en direction de la porte de l'auberge. Alors, un des convives de Aug se leva le premier pour intervenir. Il s'adressa à son collègue en gaélique et Martin ne put saisir que quelques mots de ce qui se disait. Mais il lui sembla que le gars cherchait à calmer la situation. Un autre comparse se leva à son tour afin de raisonner le marin. Martin se retourna, sidéré par ce qui venait de se produire. Il passa devant le comptoir.
« Il vaut mieux que je m'en aille. Je repasserai un de ces jours, fitt-il à Erig. Il se dirigea vers la sortie, l'esprit embrouillé. Ç'en était fini du Lady Náirne, du Brésil et du reste.

Martin s'apprêtait à franchir la porte de l'hostellerie du Cheval Rouge lorsqu'il entendit une voix grave, ferme mais sereine tonitruer du fond de la salle.
« Hé gamin ! Tu veux aller où comme ça. Viens voir ici. »
Martin s'arrêta net. Il ne faisait aucun doute que ces paroles s'adressaient à lui. Il tourna légèrement la tête de côté afin d'apercevoir cet interlocuteur qui venait de l'interpeller sans ménagement mais sans agressivité. A la table ronde dans le coin de la fenêtre à petits carreaux, la stature imposante du capitaine James Winegood se tenait debout le regard fixé sur lui. Martin se retourna tout à plein face au grand chef du Lady Náirne. Aug, parlant de nouveau avec ses convives, semblait ne pas prêter attention à la scène.

- Alors c'est comme ça que tu t'adresses à mon second ? Viens voir par ici toi.
Martin s'exécuta sans précipitation. Au fur et à mesure qu'il approchait la table du capitaine, les questions se bousculaient dans sa tête. Qu'allait-il advenir ? Pourquoi le commandant du Náirne voulait-il lui parler ? Quelles étaient précisément ses intentions ? Martin se campa de l'autre côté de la table ronde.
- Prends une chaise et assied-toi, Martin Le Borgne.
Entendre son propre nom de la bouche de ce type fit l'effet d'une déferlante. Martin sembla un instant en perte d'équilibre. Puis, balayant les lieux du regard, il tendit la main sur le dossier d'une chaise en bois sombre rangée contre le mur, la tira à lui en la faisant traîner sur le parquet et s'assit juste en face de Winegood.

Bien ! fit le capitaine, alors comme ça toi, quand tu veux un job quelque part, tu arrives et tu commences par t'embrouiller avec le gars qui est chargé du recrutement. J'ai pas dans l'idée que c'est bien efficace comme technique. On vient de me dire que tu cherche du boulot et que tu es monté jusqu'ici rencontrer Sean Aug parce qu'on t'a conseillé de venir le voir ici et ce soir. C'est bien ça ?
- Oui c'est ça, alors je suis venu.
- Alors je vais être direct avec toi. Celui qui t'a dit ça s'est foutu de ta gueule, et t'as rien vu. Mes gars et moi venons de passer plusieurs semaines en mer. On a débarqué ici cet après-midi et ce soir on oublie le boulot et on se lâche. Et Aug comme nous tous. Et toi tu te pointes là et tu commence à demander si on cherche des matelots. Alors évidemment que ça le met en colère. De toute façon on cherche personne sur le Náirne ; on est complet.
- Oui je comprends. C'est aussi ce qu'il m'a dit.
- Bien, passons. Raconte-moi ce que tu as fait comme boulot, sur quels rafiots tu as travaillé, les endroits où tu est allé, tout ça.

Martin se lança dans le récit minutieux des emplois qu'il avait tenus. Il parla rapidement des premières sorties sur des bateaux de pêche côtière dans la région. Ensuite il raconta le travail sur des navires à voiles. Il dit sa réticence à embarquer sur des bâtiments modernes. Le capitaine écoutait sans rien exprimer. Puis Martin énuméra les routes qu'il avait prises, l'Angleterre, le pays de Galles, l'Irlande, l'Ecosse, puis le Canada, le Saint-Laurent presque aussi large que la mer, Terre-Neuve, puis la Méditerranée, l'Espagne, le Portugal, l'Italie la Sicile, la Grèce,  Malte, l'Égypte, l'Afrique du Nord, puis les côtes de l'ouest africain et les Canaries l'automne passé.

Cinq ans s'étaient écoulés depuis que la Lièvre ayant chavirée, son père et trois de ses camarades n'étaient pas revenus à terre. Son frère et lui n'avaient pas ménagé leurs efforts pour apporter quelque gain à la famille. Tant de choses s'étaient passées depuis cinq ans. A peine sorti de l'école avec son certificat d'études, Martin avait pris la vie de plein fouet. Aujourd'hui il avait déjà vu bien du pays pour son âge. Pour dire le vrai, il ne connaissait guère de ces contrées que les villes portuaire où il avait fait escale.

La grande girafe brune qui n'avait guère manifesté d'intérêt pour son récit sembla subitement plus attentive lorsque Martin évoqua son séjour sur le Yio Choath, un drôle de rafiot sur lequel il avait passé une drôle de semaine avec des gens bizarres qui ne parlaient guère et s'exprimaient entre eux dans un dialecte inconnu. Il était remonté de la Gomera jusqu'à Molène, et n'avait ensuite plus entendu parler du Yio Choath.

Winegood lui ayant répété qu'il n'y aurait pas d'emploi pour lui sur le Náirne, Martin prit congé de tout ce beau monde et rentra par le pont, puis les rues de Recouvrance, aussi sombres que le flux de ses pensées, aussi humides que ses yeux embrouillés,
aussi étroites que la vie d'un matelot breton. Il rejoignit la petite chambre perchée sous les combles d'une haute maison aux murs sévères troués de fenêtres étroites.

Le temps qu'il mit pour s'endormir lui parut bien long pour qu'une seule nuit le contint. Les idées moroses que croisait son esprit finirent quand-même par s'épuiser dans le flou du sommeil.

Il vit le Lady Náirne en mer en pleine nuit pris dans la tempête. On entendait le bois se tordre en criant de douleur, puis craquer dans un vacarme infernal sur des rochers sombres à l'expression sinistre de visages monstrueux. Tout le monde courait partout, s'époumonait, s'accrochait à des morceaux de mâts, puis se décrochant, tombait comme des pierres dans les eaux écumant d'une rage furieuse qui les engloutissait. Un homme debout, les mains en avant tel un prieur, dans un équilibre insensé sur ce qui restait encore du pont, sifflait un air joyeux face à l'horizon invisible de la nuit. Martin se réveilla en sursaut, terrorisé par cette vision d'horreur. Il faisait grand jour. Il se leva, écarta le rideau qui couvrait la petite fenêtre. Le siffleur n'était autre que Gustave, le mari de la logeuse qui, en bas dans la cour, nettoyait des outils. Il m'a fait peur ce con...





La conviction n'étant pas là, la volonté qui est sa fille ainée n'y était guère non plus. Depuis deux jours, louvoyant des docks aux auberges de la rue de Siam, des auberges aux abords des navires à quai et des quais aux docks, Martin ne cherchait pas du travail. Il cherchotait. Sauf que les finances commençaient à s'épuiser. S'il devait donner une autre semaine à la logeuse, il ne lui resterait même plus de quoi manger tous les jours.

Parcourant les rues aux abords de l'église, il s'assit sur une pierre dans l'angle mort d'une vieille maison. Il observait  les quelques passants qui à cette heure matinale parcouraient hâtivement la place et les rues avoisinantes. Chacun allait quelque part avec la certitude mécanique de qui a quelque chose à faire. Mus par des fils invisibles, des marionnettes de chair et d'os parcouraient la ville, chacune avait un but qui lui était propre. D'imperceptibles marionnettistes agissant sous la férule d'un chef d'orchestre aux objectifs insaisissables. Ainsi tournait le monde. Dans les maisons, les boutiques, dans les rues de part la villes, dans les autres villes, les campagnes, les ports, sur les navires, chacun accomplissait la part qui lui revenait d'un plan général connu de personne. La colère avait décidé, jeudi soir elle avait parlé aux oreilles et à la face d'un marin ; une porte avait été claquée au nez de Martin. Un ordre semblait avoir hurlé  « va pas par là ! »

De l'autre côté de la petite place, deux vieux assis sur un banc contemplaient eux aussi la marche du monde. Par delà cette mécanique d'horlogerie, leurs yeux réclamaient l'horizon au travers des murs de pierres des maisons qui les cernaient. Les fils étaient probablement cassés chez ces deux-là. A son insu, la décision que le jeune matelot murissait dans le creuset de son crâne bouleverserait plus tard le cours de sa vie.

Lui aussi avait faim d'horizon. Il lui sembla soudain que les murs de la place s'étaient rapprochés comme si les bâtisses autours de lui s'étaient mises à gonfler toutes seules, réduisant l'espace jusqu'à l'étouffement. Sa respiration accéléra. Il se leva brusquement. Il prit par les ruelles pour se rendre chez la Louise qui lui louait la petite chambre, grimpa quatre à quatre les marches en bois des étages et ouvrit la porte de sa chambre à toute volée. Il prit ses quelques vieux livres de marine et de contes sous son bras, en reposa un sur la petite table, puis redescendit dans la rue.

Au petit matin, le Lady Náirne avait été transféré à l'arsenal pour quelques raison obscures qui ne manquaient pas de faire jaser les Brestois. Chacun y allait de son idée sur la question, et moins on était marin, plus on y allait ! Le navire n'avait aucune fonction militaire. Mais il arrivait souvent que des bâtiments civils puissent bénéficier des équipements de la marine. Non ! Ce qui intriguait les bonnes gens de Brest était que la décision avait vraisemblablement été prise à la hâte, et que le navire avait été déplacé avant le jour, à une heure où les portes de l'arsenal étaient habituellement fermées et où par conséquent ce genre d'opération était peu fréquente en temps ordinaire.

Descendant rapidement la rue vers les bassins, il ne voyait plus les passants qui au reste étaient encore peu nombreux. Rien n'existait que le chemin qu'il avait tracé tout à l'heure
au crayon de sa pensée
, assis sur une pierre en haut de la rue de l'Église, occupé à observer deux vieux marins assis sur un banc.

Il s'arrêta chez Malo, le libraire des vieux bouquins. Pour qui aimait les livres, cet endroit recelait une mine aux trésors que Martin ne manquait jamais de visiter chaque fois qu'il revenait à Brest. Aujourd'hui, c'était différent. Il venait avec l'espoir que Malo achèterait ses livres et ses plans de vieux gréements. Il lui semblait qu'il pourrait en tirer un bon prix mais ne connaissait pas précisément la valeur qu'ils représentaient.

Dans la boutique, se mêlaient des odeurs de bois, de livres et de graphite. Il aperçu la Malote perchée sur un tabouret, une pile de volumes sur le bras, affairée à les placer sur une étagère. Derrière le comptoir, on distinguait la bouille rose toute ronde du petit dernier des Malotins endormi dans un couffin posé sur une tablette de bois blanc. Sans se retourner, comme si elle possédait un œil derrière la tête, la libraire lança un « salut Martin Le Borgne » qui faisait entendre de la bonne humeur.
- Bien le bonjour Malote, répondit-il en souriant, il est tout beau votre gaillard ! Ça va faire du bon marin d'ici quelques années.
- Oh ! Nous n'en sommes pas encore là. Il faudra bien de la peine et des prières au Bon-Dieu avant qu'il prenne son envol. Enfin, il est en bonne santé, c'est déjà bien.
A sa manière de prononcer « BON-dieu » en appuyant le ton sur le premier mot, la Malote semblait donner à ce terme un autre sens que celui qu'on y entend d'ordinaire.

Ils échangèrent des banalités sur le temps qu'il faisait, les fortes pluies des dernières semaines, le printemps qui serait en retard cette année, la tempête qui allait se lever la nuit prochaine ou demain, c'était sûr, le vieux Louis de Sainte-Anne l'avait affirmé quand il était passé tout à l'heure, et il s'y connaissait, lui, dans la météorologie... Puis Martin vint à l'approche de l'objet de sa visite.
- Il n'est pas ici, Malo ?
- Il s'en est allé soigner les bêtes. Il devrait bientôt être là. T'as qu'à l'attendre ici si tu veux le voir. Tu peux poser tes livres sur le comptoir. On va pas te les voler. Tu veux un café ?

Martin se dirigea vers le comptoir sur le coin duquel il posa ses livres. La Malote descendit de son tabouret et vint le rejoindre.
- Il dort tout le temps comme ça ?
- Oh ça non ! Si tu étais venu il y a une demie heure, tu l'aurait entendu piauler comme un perdu qu'on égorge.
Elle prit délicatement le couffin par les anses et le souleva à la hauteur de Martin. Ils parlèrent un ton plus bas.
- Encore un petit gars ?
- Oui, puis plusieurs secondes après, François voulait tellement une fille après les trois autres, encore un silence puis, que veux-tu faire, chez nous on sait pas faire les filles. Tu viens ?

Il la suivit dans l'arrière boutique. On traversait d'abord une petite pièce rendue plus exiguë encore par tous les livres et les articles qu'on y entreposait. Puis on débouchait en poussant un battant dans une petite cuisine meublée avec un fourneau au charbon, une table ordinaire rectangulaire cernée de quatre chaises dépareillées et, en face du fourneau, un meuble de rangement fabriqué par François Malo et qu'on appelait pompeusement le buffet ; le tout était faiblement éclairé par le jour qui entrait au travers des quatre carreaux d'une petite fenêtre donnant sur une cour arborée.

Elyne Malo déposa le dernier trésor que lui avait confié le ciel sur un long tabouret bas dans le coin au fond de la pièce, revint raviver le foyer du fourneau sur lequel trônait une cafetière. Elle alla chercher trois tasses et une coupelle de sucre qu'elle disposa sur la table presque sans bruit. Martin recula une chaise et s'assit. Elle prit la poignée de la cafetière d'un geste précis et emplit deux des tasses d'un café noir fumant. Puis jetant un regard à la pendule accrochée au mur à côté du buffet, « Qu'est-ce qu'il fait, Malo ? Il devrait être revenu. » Elle reposa la cafetière sur le fourneau et tira une chaise à son tour. Elle allait s'asseoir quand retentit la clochette au-dessus de la porte de la boutique. Elle alla pousser légèrement le battant et tendit un regard dans le magasin.
- C'est pas François, c'est un client. Je vais voir, elle passa le battant, Bonjour Monsieur !

La suite des paroles parvint étouffée aux oreilles de Martin.
- je peux regarder ?
- bien-sûr, allez-y. Au bout d'une minute le client sembla demander un renseignement où il était question d'un recueil de contes anciens. La libraire lui indiqua une étagère. Quelques instants plus tard, l'homme régla son achat puis demanda :
- Puis-je jeter un coup d'œil dans ces bouquins sur le côté ?
- Ils ne sont pas à vendre. Ils appartiennent à quelqu'un qui les a posés ici et qui a assurément l'intention de les reprendre.
- Dommage, dit le client au bout d'un moment, dommage ! Puis il salua la commerçante et sortit de la boutique.

La Malote revint à la cuisine.
- Il les a regardé d'un air drôlement intéressé, tes livres. C'est quoi exactement. J'ai regardé très vite ; il me semble qu'il y a des trucs très rares dans cette pile. Tiens, je les ai ramenés par ici. Elyne déposa les livres sur la table devant elle, s'assit, regarda en direction du bébé. Ensuite elle ouvrit le premier livre sur le dessus, un recueil de textes à chanter du Moyen-Age. Elle le reposa sur le côté puis considéra le suivent, Contes de Bretagne et d'Armorique, lut-elle en murmurant pour elle seule. Ensuite vint un inventaire de navires disparus en mer d'Iroise depuis la Révolution de 89. Une grande carte marine minutieusement détaillée des zones et des côtes de la Mer Celtique avec des flèches matérialisant les courants dominants et le marquage des hauts fonds, puis deux volumes concernant le Lady Náirne dont l'un contenait de nombreux plan, dessins et textes décrivant très précisément ce trois-mâts. La couverture déclarait sous le dessin du navire qu'il était le fleuron de la construction des navires de bois, et la fierté de tout le Nord de l'Écosse d'où il était sorti en juin 1852 pour sillonner les mers du globe.

- Je cherche à les vendre. Je voulais savoir si ça vous intéressait de me les acheter.
Elyne Malo leva la tête, la page qu'elle était à tourner figée en suspend dans son mouvement.
- Tu es sûr de vouloir les céder ?
- Oui, je les connais par cœur ou presque, alors...
- C'est dommage de te séparer de ces livres ; certains sont quasiment introuvables et assez recherchés. Attends, je reviens.
Elle se leva, sortit de nouveau de la cuisine et revint quelques instants plus tard portant sous le bras un grand registre qu'elle ouvrit sur la table devant la place qu'elle occupait. Elle arracha une feuille sur un bloc notes et se mit à parcourir les larges pages du cahier à l'aide de la pointe d'un crayon, jetant de temps à autre un regard vif sur les livres de Martin étalés maintenant à-côté d'elle.

- Tu peux en tirer au moins vingt francs de ce que tu as là, Martin.
- Vingt francs, t'es sûre ? s'étonna Martin, réalisant que ces vieux bouquins avaient peut-être davantage de valeur encore qu'il pensait.
- Écoute, essais de retrouver ce type qui est passé tout à l'heure. Je l'ai déjà aperçu. Il doit traîner dans le coin ces temps-ci. Quelque chose me dit qu'il pourrait peut-être t'en donner davantage. Tu n'as pas vu la convoitise sortir de ses yeux quant il s'est arrêté devant ma caisse pour les regarder.

Elyne referma son grand registre, le poussa sur le côté, considéra longuement les livres, puis Martin. Brusquement, elle se leva et alla à la fenêtre d'un pas digne et décidé. Elle tourna prestement la poignée et tira l'unique battant. La douce fraîcheur de l'air du dehors s'invita presque aussitôt dans la pièce.
- Si la vie est un courant d'air, alors ouvrons grand portes et fenêtres, soupira Elyne en contemplant les deux arbres bourgeonnant en ce dernier jour de mars qui égayaient la cour et assombriraient bien plus encore de leur feuillage la petite cuisine dans quelques semaines. Elle se retourna soudain et fixa Martin.
- N'y vas pas !
On entendit bouger dans le couffin.
- Quoi ?
Une petite main potelée monta doucement puis se rabattit.
- Ne vas pas sur ce bateau ; j'ai un mauvais présentement. J'ai peur !
Deux grands yeux bleu nuit étonnés sortirent de derrière leurs rideaux de paupières et embrasèrent de soleil la modeste cuisine.
- Elyne, ricanna Martin, arrête avec tes sornettes, ce bateau est solide comme le roc, tout le monde sait ça. De toute façon, ils ne veulent personne.
- Tu l'apprendras de toute façon, alors autant que je t'en parle maintenant. Des choses se sont passées cette nuit. Plusieurs des marins ne repartiront pas. On va chercher du monde sur le Náirne.
La petite main se tendit de nouveau. On entendit un léger cri d'oiseau. Elyne s'accroupit devant le couffin et pris délicatement le petit paquet de vie sur son bras.
- Regarde !
- Comme il est mignon ton petit bonhomme.
- Il te plait ? jeta Elyne d'une voix fêlée qui, comme une digue sur le point de céder sous le poids de la mer, s'efforçait une dernière fois de retenir les assauts de l'émotion.
Elle considéra le bébé puis leva brusquement les yeux, les plantant dans ceux de Martin.
- Il te ressemble, Martin !
Le matelot sentit une avalanche de neige glacée s'effondrer sur ses épaules.

Par Pascal Mhac Eimear - Publié dans : Nouvelles
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