Samedi 8 août 2009 6 08 /08 /2009 18:04



Le Berger du Diable, Búichión ag Yiól en saugrenien, est un personnage sombre des contes de Saugrenie tels qu'on les raconte dans les régions qui bordent la mer Celtique et même bien au-delà. Il est nommé le Berger du Diable pour ce qu'il a la sinistre réputation de guider les navires dans la nuit sans lune vers les côtes hérissées d'écueils de l'île de Saugrenie.

Parmi ces récits, une étrange histoire s'est propagée au début du XXe siècle à la suite de la disparition en mer du Lady Náirne, un fameux trois-mâts fin comme un oiseau... qui tenait tête avec courage et dignité aux bâtiments modernes à vapeur.

L'unique témoignage du naufrage aurait été rapporté par un matelot breton prénommé Martin qui fût le seul rescapé connu du drame. Repêché en mer par un navire marchand, il fut débarqué sur les côtes britanniques de Cornouailles  dans un état de faiblesse avancé. Ce qu'il raconta lorsqu'il eut recouvré ses esprits et sa santé se répandit rapidement par les ports et les villages de la région, ajoutant un nouvel épisode à la sinistre histoire du Berger du Diable de Saugrenie.




En ces derniers jours de mars qui suivaient les grandes marées d'équinoxe, aux abords du port de Brest, l'effervescence était palpable et de part la ville on ne parlait plus que de l'arrivée pour trois jours du Lady Náirne. Ce vénérable joyau de la marine traditionnelle à voile venait chercher cargaison de matériaux à livrer ensuite aux chantiers navals de Belfast, avant que de repartir cap sur le Brésil.

Rallier ainsi Belfast pouvait paraître un jeu d'enfant pour un navire et un équipage de cette envergure, aguerris aux caprices des routes incertaines des mers du Grand Sud. Mais ici chacun sait qu'il n'est pas besoin d'aller bien loin pour croiser le sourire édenté et moqueur de la mort.

Le capitaine James Winegood, un marin écossais expérimenté dont la réputation de navigateur d'exception et aussi, il faut bien le dire,
de paillard impénitent sitôt qu'il posait un pied à terre n'était plus à faire, en assurait le commandement.

En ce début d'après-midi, les quais étaient noirs de badauds de Brest et de plus loin. Le Náirne était attendu à l'aube mais, en raison de l'état de la mer, le capitaine Winegood préféra ancrer au large d'Ouessant, plutôt que de prendre le risque de négocier de nuit les courants et les récifs de cette zone particulièrement dangereuse.

Parmi la foule, un jeune matelot nommé Martin Le Borgne en quête d'un nouvel emploi sur un bâtiment était particulièrement nerveux. A l'affût du moindre indice de l'approche du grand voilier, il piaffait d'impatience de voir enfin ce navire qu'il connaissait bien tant il en avait entendu parler, et ensuite détaillé les plans sur des documents et des livres. Il espérait sans bien y croire intégrer l'équipage du Lady Náirne. Soudain, donnant un coup d'épaule à son copain Jules qui l'accompagnait, il se mit à crier : « Moustique, Moustique ! Regarde, le voilà. C'est lui là-bas, c'est le Náirne je te dis ! » Autours d'eux, comme un seul homme, chacun tourna la tête vers le couchant, les yeux scrutant l'horizon. Une clameur s'éleva, d'abord incertaine et pesante, puis déferla brusquement, coffrant tous le bruit habituel du port marchand.

Se détachant graduellement des brumes de Portzic, vu d'ici, la fière silhouette du vaisseau semblait glisser silencieusement sur les eaux hospitalières du bassin. Apparaissant d'abord de trois quarts, la découpe de son imposante voilure se rétrécit, prenant l'aspect d'une tourelle de toiles blanches. Martin imaginait la ferveur régnant sur le pont du navire, les manœuvres d'approche, les ordres secs fendant le bruit du vent dans les mâts, et, sur le gaillard-arrière, ce vieux loup de mer de Winegood qui, en commandant hyper compétent ayant tout délégué, immobile et silencieux, tirant sur sa pipe des bouffées de fumée bleue, surveillait la mécanique bien huilée de son équipage afféré.

Le capitaine et ses officiers descendirent à l'hostellerie du Cheval Rouge. Quelques marins se dispersèrent dans les auberges de part la ville basse, le reste de l'équipage se contenta de quelque repas avant que de retourner au navire pour la nuit. La terre reprenant ses droits triait les hommes.

Martin hésita longtemps avant de s'en aller pousser la porte du Cheval Rouge. Les quelques gars qu'il avait rencontrés ne lui laissaient guère d'espoir. L'un d'eux lui avait seulement conseillé de contacter un certain Sean Aug qu'on pouvait à coup sûr trouver à cette heure dans les parages du capitaine à l'hostellerie.

La nuit était à peine tombée. Nulle inscription n'ornait la façade de l'auberge ; seul un disque rond en métal qui avait dû être doré au centre duquel se cabrait un cheval rouge-poussière indiquait l'endroit. Martin avait glissé dans une poche de sa veste une lettre qu'il avait écrite pour sa mère pour le cas incertain où il serait engagé ; juste quelques mots :

Mère
Suis parti matelot sur Lady Náirne
Longue route pour Brésil.
Ne sais quand reviendrai.
Impatient m'en retourner à Portsall vous embrassant
ainsi que mon frère Erwan et mes trois sœurs.
Allez tous me manquer.
Martin

Me manquer ? Tu parles ! Dans la tête de Martin, le Náirne dansait à se rompre, et au bout du Náirne, le Brésil lui tendait les bras. Martin ne connaissait du Brésil que ce que racontaient les marins qu'il croisait sur les bateaux ou à l'escale. Il avait le Brésil de dedans sa tête. Un Brésil fait de forêts inextricables peuplées d'arbres exotiques que survolaient de grands oiseaux aux couleurs chatoyantes, de filles dorées, chaudes comme four à pain, dansant presque nues sur de longues plages de blanche sablure, et de farouches guerrières amazones montées à cru et de biais sur des chevaux sauvages, bandant des arcs menaçants en poussant des cris de guerre rauques que la végétation répercutait en échos.

Il ouvrit la lourde porte de la taverne et descendit deux marches étroites. Devant lui, la salle enfumée était animée des convives de plusieurs tables. Derrière le comptoir, Erig, le patron, lui fit un signe de bienvenue. Martin salua l'assemblée puis s'approcha du comptoir. En face, Erig parlait hâtivement avec Juana sa femme, une espagnole qu'il avait rencontré autrefois, du temps qu'il était pêcheur, et qu'il avait ramenée au pays. Il l'avait épousée, ils avaient six enfants. A la suite d'un accident, Erig avait dû laisser la pêche. Lors d'une transaction dont on ne savait pas grand chose, il avait acquis le Cheval Rouge. Mais de cet épisode, on ne parlait jamais. C'était la règle. Martin était connu à l'hostellerie car son copain Jules était justement un des fils du patron.

Martin balaya la salle du regard. Cet endroit avait une autre tenue que les tavernes des rues basses. On y parlait d'autre manière. Mais on y buvait tout autant. Peu de places restaient vides aux tables. Dans un coin au fond, sous une étroite fenêtre à petits carreaux, la table ronde en chêne attira le regard du jeune matelot. Le capitaine James Winegood était assis dans le fond, tirant de sa pipe des nuages de fumée bleue, une énorme pinte de bière devant lui, en compagnie de quatre convives, certainement des hommes du Náirne, avec lesquels il parlait, l'air détendu et rieur. A ses côtés, une grande girafe à crinière brune le contemplait avec deux grands yeux de calots qui semblaient gober le flux de ses paroles. La fille était beaucoup plus jeune que le capitaine mais elle y manœuvrait de ses charmes discrets et subtilement joués sur les cordes de la séduction. Décidément, se dit Martin, les filles qui viennent au Cheval Rouge font bien des manières !

« Alors, il va bien, Mosquito ? demanda Juana d'un ton bourru, le tirant brusquement de son observation.
- il doit être à pêcher la blonde aux Trois Ecluses où queq'part par là.
- Et toi Martino, dis-moi, t'es pas monté jusque chez nous pour pêcher la gueuse ? lui murmura la femme avec un petit clin d'œil en direction de la girafe au fond de la salle.
- Non c'est pas ça, je... je cherche du boulot. Alors je me suis dit que j'allais venir voir par ici des fois, on sait jamais. Si ils cherchaient des gars sur le Náirne. En plus on m'a dit qu'ils sont bien payés sur ce bateau.
- Hé hé ! »
Erig, qui avait le dos tourné, occupé à discuter avec un gros type à fort accent espagnol, se retourna brusquement face à Martin.
- Ouais ! ils sont bien payés, dit-il, mais ils le volent pas l'argent, ça tu peux me croire. Salut Martin ! Les gars qui travaillent sur le Náirne sont soumis à rude épreuve et le vieux Winegood et ses hommes les ménagent pas. Alors comme ça tu veux partir. Y'a plein de gars comme toi qui veulent être à l'embauche sur ce foutu machin, mais ils sont déjà complets. Enfin je crois. Attends bouge pas. »
Le patron du Cheval Rouge jeta un regard dans la salle, et dit à Martin en lui désignant un client assis à une des tables :
« Le type avec la barbe à Charlemagne là-bas, c'est Aug. Tu peux toujours essayer d'aller lui parler. »

Le marin était un grand gaillard bâti comme une armoire à quatre portes ; le genre de type qu'on pourrait voir sur un ring de catch. Son visage sculpté par les embruns et sa longue barbe rousse bien entretenue lui donnait un air d'homme des bois que venait troubler une paire d'yeux d'un bleu acier. Le patron de l'hostellerie lui fit un signe alors que Martin se dirigeait vers la table qu'il occupait avec trois collègues. Martin attendit qu'il ait finit de raconter une blague bien graveleuse qui fit rire la tablée. Alors Charlemagne se tourna vers Martin, le fixant d'un air interrogateur surpris.

« Oui, c'est pourquoi gamin, dit Aug ?
- Eh bien... Voilà. Je cherche à m'embarquer matelot et comme je me renseignais parmi les gars sur le port, quelqu'un m'a indiqué votre nom et m'a conseillé de venir ici m'adresser à vous. Je suis venu voir si des fois on cherchait des gars sur le Lady Náirne.
- On cherche personne, fit le marin d'un air excédé. Vous êtes tous pareils, et dans tous les ports où on s'arrête c'est la même chose. Vous croyez qu'il suffit de se pointer, la gueule enfarinée, et de dire comme ça "je voudrais embarquer comme matelot sur le Náirne, gna-gna-gna", et vous croyez tous que vous allez pouvoir supporter la vie à bord, la discipline, les exigences que le capitaine attend des hommes, du second jusqu'au moussaillon. Vous voyez juste un joli bateau à l'ancienne et la perspective de voir du pays... Mais bon Dieu, t'as une idée de ce que ça représente de passer des mois en mer sur ce rafiot sans croiser ni femme ni personne d'autre que les camarades du bord quand t'as en plus pas le droit à l'erreur et que ça dure comme ça des jours et des nuits ? Si t'as déjà bossé sur des bateaux, tu dois te dire que t'as déjà connu ça, n'est-ce pas ? Eh bien le Náirne, c'est ça, mais en beaucoup plus dur. Et de toute façon on cherche personne.
Aug but d'un trait le reste de sa chope de bière qu'il fit claquer en la reposant sur la table en bois. Puis, la relevant au dessus de la table, Il lança à l'adresse d'Erig : « Dis-moi l'aubergiste, ils sont percés du font, tes verres ? Remet-nous à boire avant qu'on se retrouve comme des harengs saures, non de Dieu !

Aug se retourna de nouveau vers Martin :
-T'es encore là toi ? Mais qu'est-ce qu'on ferait d'un gringalet comme toi sur le bateau. Allez, dégage maintenant, ça suffit, retourne voir ton père et demande lui qu'il te mouche ton nez ; ça vaudra mieux que de rester ici.
Martin se tendit sur ses jambes à la manière d'un ressort ; le tonnerre grondait dans tout son être.
- Mon père, il est au fond de l'eau, connard, et de là où il se tient, il t'emmerde !
Ces mots étaient sortis tout seuls de sa bouche ; Martin s'en sentit à la fois surpris, libéré et catastrophé. Mais il n'était pas dans son usage de montrer ses états d'âme en pareille situation.
Brusquement, les yeux de l'Irlandais changèrent de climat ; de gros nuages sombres, chargés de colère, d'amertume et de bière, semblaient sur le point de craquer. Le marin reposa sa chope et, s'appuyant sur ses deux mains, commença de se lever lentement mais résolument...

Par Pascal Mhac Eimear - Publié dans : Nouvelles
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