Lundi 19 octobre 2009 1 19 /10 /2009 21:59

Sans être bondé, le tramway avait pris plus de passagers qu'à l'ordinaire. La foire de mai devait y être pour quelque chose. Plusieurs voyageurs avaient monté des chargements divers encombrant quelque peu l'espace disponible. Une paysanne à fichu avait embarqué deux caisses de volailles qu'on entendait piailler sous les grillages d'aération.
_ Heureusement que nous avons tout entreposé chez Elyne, fit Martin assis à-côté de Marthe !
Elyne, une écharpe de laine passée autour du cou, restait debout un peu à l'écart, le regard noyé dans le paysage qui défilait à faible allure derrière la vitre de la portière, un peu absente, un peu lointaine. Parmi le monde, sachant ses yeux trop bavards, Martin évitait de regarder dans sa direction. Tout était allé si vite, et si fort ! Et cette « Marogne, » messagère des enfants, Martin l'avait-il vraiment vue ou bien cette vision lui était-elle venu de la description qu'en avait donné Elyne, sa propre imagination ayant fait le reste ? A mesure qu'on s'approchait de la ville, cette nuit prenait une teinte irréelle.
Décidément, il faut que j'oublie la fenêtre de cette chambre qui même dans le souvenir parvient encore à semer le doute !
Il s'employait à chasser cette pensée de son esprit quand Elyne se retourna brusquement, le regardant d'un air approbateur, comme si elle devinait la guerre qui se livrait par dessous ses cheveux. Il tourna lentement la tête dans sa direction. Elle souriait maintenant d'un de ces sourires qui respirent la joie des promesses de l'Éden. Il songea un instant lui rendre son sourire. Se ravisant, Martin considéra qu'un sourire pareil ne se rend pas davantage qu'on ne retournerait un présent à celui qui vous l'a offert. Il préféra lui donner un sourire bien à lui. Elyne se retourna face à la vitre aussi vivement qu'elle s'en était détournée, ses cheveux mi-longs dénudé du chapeau de la veille virevoltant un court instant par-dessus ses épaules. Il ferma les yeux, se mit à penser à elle, à son corps brûlant contre lui, à sa peau aux multiples odeurs, à ses bras d'albatros, à ses ruisseaux de plaisir chauds comme du bon pain, à sa manière ludique d'exprimer ses urgences impérieuses, à sa façon de délier les siennes à lui. Il la désirait de tout son être. Il sourit pour lui-même en songeant qu'il était fait comme un rat. Beaucoup de choses avaient changé depuis hier. Jusqu'à l'image qu'il avait de son propre corps était métamorphosée.
_ Martin, t'endors pas, on va pas tarder à arriver.
Il sursauta. Juste à coté de lui, Marthe venait de l'arracher brutalement à son rêve. Il pensa qu'il allait devoir reprendre le vouvoiement qu'il convient aux hommes d'adresser aux femmes qui ne sont pas de leur proche parenté.
Ça va Martin ?
_ Oui ça va. On est où ?
_ On arrive dans cinq minutes.
Ils regardèrent Elyne, toujours le nez à la portière. Martin se retourna vers Marthe.
_ Par moment, j'ai l'impression qu'elle lit dans mes pensées. Je n'arrive pas à comprendre pourquoi je trouve ça désagréable. Excusez-moi mais il faut que j'en parle à quelqu'un, murmura-t-il.
Marthe sursauta, comme électrisée par cette brutale confidence. Puis elle considéra Martin gravement.
_ C'est normal que ça te trouble. Tu voudrais contrôler ce que tu lui révèles de toi. Avec n'importe qui c'est impossible, et encore moins avec elle. Je te rassure, elle ne lit pas dans tes pensées. Elyne perçoit énormément de détails qu'elle sait parfaitement bien déchiffrer, voilà tout. Je vais te donner un tuyau, Martin, pour quand ça te met mal à l'aise. Tu fermes les yeux, tu respires lentement et à fond, puis en laissant ressortir l'air par la bouche, tu laisses tomber tes bras le long du corps et tu ouvres tes mains comme si tu lâchais quelque chose. Elyne est la meilleure amie que je n'ai jamais eue. Alors forcément je vous observe attentivement. Je vous vois énormément complices. T'as pas vu comme vous étiez beaux tout-à-l'heure quand vous êtes arrivés ensemble à la cuisine au petit déjeuner ! Il y avait quelque chose de dérangeant dans votre bonheur. Vous en étiez presque insolents. Bon, on va se préparer, maintenant. Elyne !

Ils passèrent à la librairie, prirent rapidement un café à la cuisine et ressortirent la brouette de bois de sa remise. Le jour était lumineux quand ils installèrent leur matériel sur la petite place. D'autres les avaient devancés mais la foule n'était pas encore là. Seuls des badauds matinaux s'éparpillaient clairsemés dans les rues. Le ciel recouvert d'une nappe de nuages claire et désordonnée semblait un grand drap froissé où s'imprimait encore l'emprunte négligemment abandonnés de l'étreinte nocturne de deux gigantesques géants, partis depuis vers d'autres rêves.
_ Hier, c'était férié parce que c'était la journée internationale des travailleurs, mais aujourd'hui nous aurons moins de monde, prédit Elyne.
_ Après midi on déplie, on range et on rentre à la Maison. On se mange un bon casse-croûte tranche de jambon avec des patates. Ça vous dit ?
A mesure que la matinée avançait, toute sorte de gens passèrent le long des rues. Ce n'était pas la même population que la veille, et les enfants étaient à l'école. Des militaires de la marine côtoyaient les bonnes femmes à chapeaux et les vieux marins pêcheurs.
Jules déboucha d'une des rues qui montaient vers la place.
_ Alors Martin, ça marche les affaires ?
_ Oui ça va. Tu veux acheter, c'est le moment ? Ici tu as des lampes, des bougies, des assiettes du genre qu'elles sont tellement belles que tu n'oseras jamais manger dedans...
_ Il faut que je sois retourné à l'hostellerie pour dix heures. On a soixante personnes à manger à midi !
_ Tu veux plutôt dire à servir et à rassasier, n'est-ce pas, intervint Elyne moqueuse comme jamais, rassure-moi ?
_ Elyne voyons, soupira Marthe !
Martin se prit la tête entre ses mains et partit d'un ricanement de potache dont il savait que ça énervait Moustique.
_ Bon ! Je vais faire un tour vite fait sur la foire des bestiaux et je remonte chez papa-maman. Martin, tu passes au Cheval Rouge ce soir ?
_ Non, je ne crois pas. Ne m'attend pas. J'ai à faire. Tu diras bonjour à papa-maman de ma part. Salut Mouss.
En regardant Jules repartir, Martin eu le sentiment que quelque chose les éloignait. Il avait marqué une distance inhabituelle avec son copain.
Deux gendarmes à cheval traversèrent la place.
_ Tiens ! On les a pas vu hier, observa Marthe.

Après la foire, ils prirent le premier tramway de l'après-midi pour la Trinité et finirent le chemin à pied jusque chez Marthe. Enfin on pouvait ranger les déguisements, les vouvoiement des bonnes manières et redevenir soi-même. Après un déjeuner tardif et copieux, Martin et Elyne décidèrent d'aller faire un tour pour digérer. Mais leurs pas les menèrent plus loin qu'ils n'avaient pensé.

Quand ils sortirent de la maison de pierres, le temps avait fini de se mettre au beau. une brise légère soufflait de part la forêt et sous l'étoffe rubis d'Elyne. Le soleil de mai brillait haut dans le ciel à peine tâché de quelques nuages épars.
Ils empruntèrent le chemin qui remontait la vallée. La végétation printanière jaillissait en de multiples verts. La forêt plus épaisse qui les dissimulait était leur amie. Ils longèrent un temps un ruisseau qui courait paisiblement sur les pierres de son lit.
_ Martin ?
_ Oui.
_ Nous devons parler, Martin. Seulement... Je voudrais que nous profitions de ces quelques jours qui nous sont offerts. La vie passe. Chacun peut en être évincé à n'importe quel moment. Aussi importantes et sérieuses que soient les discussions que nous nous devons d'aborder ensemble, la vie passe, et nous passons avec elle, et je veux préserver ces instants que nous sommes ensemble quelque soient les épreuves qui se présenteront après.
_ Je veux pas mourir !
_ En principe, personne ne veut mourir, et tout le monde meurt.
_ Elyne ?
_ Oui.
_ je t'interdis de mourir avant moi.
_ Ne dis pas de conneries. Je te parle de ça parce que je sens que nous avons ouvert dans la forêt de nos vies
un chemin dont ni toi ni moi ne pensions qu'il nous mènerait si loin et si vite, et si fort. Il faut que je te dise quelque chose, Martin. Avant toi, je n'ai jamais connu d'autre homme que François. J'avais dix-sept ans, je l'ai vu arriver, il était plus âgé, plus sérieux, rassurant à sa manière de conduire sa vie, je lui plaisais, il ne me déplaisait pas... Je ne savais pas.
_ Moi non plus, je n'ai pas connu grand chose. Ce ne sont pas les filles que j'ai eues qui m'ont fait vibrer. Elles ne savaient pas, ou ne savaient plus que ça existait de se sentir l'envie de lâcher prise avec le contrôle de ce qu'on montre de soi et de ce qu'on cache, de désirer tout donner de soi et tout prendre de l'autre, et de ne vouloir que ça. Elles ne le savaient pas, et moi non plus.
_ Martin !
Elyne fit un grand pas en avant, se retourna face à Martin. bloquant sa marche, elle se blottit contre sa poitrine.
_ Tu vois, je ne suis pas si vieille que tu croyais ?
_ Il y a beaucoup de choses que je croyais encore hier et qui n'ont plus cours aujourd'hui.
_ Je sais, murmura Elyne tout doucement. Puis s'écartant de Martin, elle le regarda de nouveau de ses yeux de chat sauvage affamé.
_ Tu vois le sentier qui part se perdre dans la colline à droite de l'autre côté du pont là-bas ?
_ Tu sais où il mène ?
_ Je ne l'ai jamais suivi jusqu'au bout, mais à un endroit, si nous bifurquons dans les broussailles, en montant la pente, nous arriverons à la Pierre du Taureau. Pour les anciens de ce pays, c'était un lieu sacré, un peu comme chez nous nous avons les Marches de Colm an Thoráinn, sauf qu'ici il n'y a qu'une grande pierre plate piquée au lichen au milieu des bois.
_ Eh bien allons-y !
Elyne colla sa bouche contre celle de Martin. Il s'embrassèrent puis elle remonta lentement ses lèvres jusque par dessous son oreille. Elle traça furtivement de la pointe de sa langue une sorte de V juste en dessous du lobe qu'elle mordilla en remontant, puis murmura :
_ Oui beau gosse, allons-y !
Elle le tira par la main comme s'il ne voulait pas venir. Un moment, elle ramassa une pierre sur le bord du chemin.
Ils prirent par le petit pont qui traversait le ruisseau. A peu près au milieu, d'un geste vif, Elyne
jeta dans l'eau vive juste en dessous, la pierre qu'elle venait de ramasser. Ils se retrouvèrent sur l'autre versant de la vallée. Ici la forêt était plus danse et plus sombre encore que sur l'autre rive. Le sentier partait tournant et virant dans la forêt. Ils s'y engagèrent en file indienne car il était bien trop étroit pour y progresser de front. Soudain, un épervier s'envola de sur une souche en poussant un cri d'alerte. L'on entendait des fuites de bêtes dans les fourrés.
_ Martin, tu entends le coucou ? Il faut faire un vœux la première fois de l'année que tu entends le coucou.
Le coucou pond ses œufs dans les nids des autres oiseaux, se récita Martin dans sa tête, comme dans ses souvenirs d'école. Il évita de laisser s'approcher la foule des pensées que cette phrase venait d'appeler. Il ferma les yeux, fit un vœux et ricana de lui-même à l'idée de s'être adonné à cette superstition de bonne-femme. Puis il se prit à avoir honte de soi. Ce n'était pas bien de vouloir la mort de François Malo !
Au détour d'un virage, le sentier était barré par un tronc déraciné. Ils le passèrent l'un après l'autre et Elyne dont la volonté guerrière se moquait bien des obstacles en travers de sa route utilisa ce cadeau de la terre pour mettre en valeur les attraits cachés sous sa
robe ondulée par la brise. Martin qui était passé avant la récupéra dans ses bras.
Ils montèrent encore quelques dizaines de mètres.
_ Pourquoi as-tu jeté une pierre tout-à-l'heure quand nous passions sur le pont ?
_ Au sein d'une des tribus de Saugrenie, les Caerryeach, on racontait que les rivières étaient le territoire des morts. Cette superstition s'est propagée de part toute l'île depuis longtemps.
_ Alors maintenant, quand vous passez sur un pont, vous caillassez les morts qui vivent en-dessous ?
_ Mais non imbécile ! Je t'explique. Les Caerryeach croient que les morts habitent le fond des rivières. Quand tu passes sur un pont, s'il se trouve à ce moment en dessous quelqu'un qui t'a bien connu du temps qu'il était vivant, il te reconnait et t'appelle. S'il était pour toi quelqu'un de proche que tu regrette de ne plus revoir, tu ne résistes pas à son appel et tu sautes à l'eau. C'est pour ça qu'il y a des gens qui se jettent des ponts parfois.
_ C'est bien ce que je dis. Tu leur lancent des cailloux dessus avant qu'ils t'appellent.
_ Quand tu jettes une pierre à la rivière, ça agite la surface de l'eau et ça trouble la vision de ceux qui se trouvent en dessous. Comme ça, si ta grand-mère est dans les parages au moment où tu passes, elle ne peut pas te reconnaître, donc elle ne t'appelle pas et tu ne meurs pas noyé.
_ Mais l'eau vive qui coule dans ce ruisseau est déjà agitée.
_ On ne sait jamais. En fait, je n'y crois pas mais quand je passe sur un pont, je jette une pierre pour ce que ça me donne le sentiment de me rapprocher du pays de mon enfance. Tu comprends ?
_ Oui je comprends !
_ C'est par là. Il va falloir faire attention. C'est plein de ronces et d'orties par ici. On y va.
_ Tu n'est pas vraiment habillée pour traverser ce fouillis de végétation belliqueuse.
_ Ne t'en fais pas pour ça. Prend plutôt une branche pour t'aider à monter si tu ne veux pas tomber et rouler dans les orties.
La progression fut lente et délicate. Au bout d'un temps qui parût assez long, Martin aperçu entre les branches un morceau de ce qui semblait être une énorme pierre couchée parmi les buissons et les racines apparentes des arbres. Par dessous l'autel, des pierres dressées, largement enterrées dans le sol, soutenaient l'énorme mégalythe, lui assurant une position horizontal par-dessus la pente irrégulière du sous-bois.
_ Nous sommes arrivés, annonça Elyne essoufflée après qu'elle se fût hissée sur le dessus du rocher. Viens me rejoindre.
C'était une longue et large pierre grise dont la surface irrégulière, légèrement en creux sur le milieu, était parsemée de lichen et de mousse verte. Martin escalada l'épaisse surface de roche et vint s'asseoir à côté d'Elyne. Agenouillée sur le rocher, elle se mit à parler doucement comme à l'église. Posant sa main à plat sur la pierre, de l'autre elle prit délicatement celle de Martin, comme si elle était un objet fragile, comme ces statuettes  en verre modelé aux couleurs vives que l'on trouve parfois dans la boutique de Marthe. Droite sur ses genoux repliés, les mains sur les côtés, le regard perdu dans la végétation face à eux, elle paraissait une sorte de grande prêtresse d'Avalon.
_ Ce lieu est effectivement sacré, mon amour ! Je viens parfois ici pour me recueillir, mais jusqu'à présent je n'y ai jamais ressenti la présence de l'esprit qui l'habite avec autant de force qu'aujourd'hui. C'est incroyable à quel point je ressent de la présence dans cette pierre. Je peux t'assurer que l'esprit de la pierre du Taureau est très heureux de nous accueillir ici. Il nous protège en sa demeure des bois. Il nous préserve des loups, des épines, des insectes et des curieux. Nous ne risquons rien, Martin.
Puis elle croisa ses mains devant elle sur le pan de sa robe et poursuivit.
_ Autrefois ici on faisait des sacrifices d'animaux, et très certainement aussi d'humains parfois. Mais il y avait surtout chaque année les fêtes de Beltain aux premiers jours de mai comme aujourd'hui. Durant ces fêtes qui marquaient le passage à la période de lumière des longs jours de l'année, se donnait ici un curieux rituel. A la nuit tombée, de jeunes guerriers devaient affronter seuls et à mains nues le plus puissant des taureaux de la région jusqu'à le mettre à mort. Si l'un d'eux y parvenait, l'animal était alors dépecé et le vainqueur une fois dénudé se jetait la peau encore chaude et sanguinolente par-dessus les épaules. Les cornes de l'animal lui étaient fixées sur la tête.
_ Beeeurk ! Mais c'est dégueulasse !
_ C'est surtout symbolique. Le guerrier avait vaincu le taureau, il lui revenait donc d'hériter de la puissance de l'animal. Ensuite l'heureux vainqueur choisissait une jeune vierge parmi celles qu'on lui présentait et venait s'étendre et s'accoupler avec elle sur cette pierre où nous sommes assis.
_ Toujours vêtu de la peau de taureau pleine de sang ?
_ Évidemment.
Martin se retourna et se pinça le nez en faisant une moue plutôt écœurée en direction de la cime des grands chênes qui les cernaient de bonne grâce. Comment ça évidemment ? Et Elyne qui racontait ça d'un air presque amusé. Il percevait un brin d'excitation dans sa voix. Cette femme n'était décidément pas très normale ! Et il aimait Elyne. Et il devinait ce que ramenait les fils qu'elle était à tirer en racontant ces histoires de sauvages. Et cette perspective attisait son désir d'une impatience frissonnante, mais inquiétait sa raison.  Fort heureusement, il n'aurait pas à affronter un taureau à mains nues, et encore moins à se vêtir de sa peau dégoulinante de sang.
Lorsqu'il se retourna de nouveau face à Elyne, elle lui apparût nue, debout sur ses genoux et qui le fixait avec des yeux d'attente. Sa robe, repliée et posée dangereusement près du bord de la pierre, était retenue d'un éventuel coup de vent par un caillou qu'elle avait posé dessus. Le Soleil filtré par les rameaux feuillus des arbres caressait sa peau d'étranges dessins mouvants.
_ Elyne ! On pourrait nous voir !
_ Personne ne vient plus jamais par ici, sinon il y aurait eu un chemin pour nous y conduire au lieu des ronces et des racines que nous avons traversées. Cet autel tant fréquenté et entretenu par tes lointains ancêtres n'intéresse plus personne. C'est juste une grosse pierre au milieu des bois pour la plupart des gens d'ici ; rien de plus. Regarde-moi ça ! Le lichen et la mousse peuvent bien envahir la pierre et la mordre, personne ne vient jamais la nettoyer. Je peux me tromper mais je crois que c'est pour ça que l'esprit de la pierre du Taureau est si heureux de nous accueillir et de protéger nos amours en ces jours de Beltain. Déshabille-toi sans crainte et viens me rejoindre !
Alors elle se leva debout dans un beau mouvement animal qui exprimait la quiétude. Ses pieds embrasèrent la pierre du Taureau de sa nudité féline. C'est à cet instant que Martin sentit pour la première fois la présence de l'esprit de l'autel dont venait de parler sa si libre amante. D'instinct, il su immédiatement que personne ne les surprendrait.
Martin se déshabilla, savourant chaque instant de cette manière confiante de se livrer à la nature environnante avec laquelle désormais il se sentait en harmonie. Il se savait rejoindre Elyne dans sa liberté si nature.
Elyne fit quelques pas vers le creux de l'autel où elle s'étendit comme une offrande au Dieu Cornu, les bras et les jambes légèrement écartés, ses yeux appelaient Martin.
Cette femme qui avait tout maîtrisé, contrôlé depuis hier se donnait à lui désormais dans une passivité de lézard. Il y avait des pierres à facettes qui faisaient briller tour à tour les reflets du soleil ; Elyne était une femme à facettes. Pour l'apprécier, il était indispensable d'aimer l'imprévu et les éclats qu'envoyaient tour à tour les facettes.
L'esprit de la pierre du Taureau ne parlait pas, bien-sûre. Mais son expression était si claire que Martin eut pu mettre des mots sur ce qu'il lui exposa. Pourtant le message était étrange, surprenant. Il disait : « La Saugrenie a besoin d'un haut roi d'un nouveau genre, Martin. Tu l'aime et tu la désire ? Alors prends-la et fais-lui ici même le  futur roi pour la Saugrenie. La Marogne était si heureuse et enthousiasmée de vous savoir enfin accouplés que son message de la nuit était quelque peu... prématuré. »
Martin trouva une pierre et la posa sur ses propres vêtements dangereusement placés au bord de l'autel près de  ceux d'Elyne. Il vint s'étendre auprès d'elle.

Des ébats qui les unirent par le truchement de leurs corps sur l'autel du Taureau, nous ne savons pas grand chose. En effet, comme vient de préciser Elyne, l'esprit de cette pierre les préservait des loups, des épines, des insectes et des curieux. Nous avons fini par renoncer à faire parler les grands chênes qui les cernaient de bonne grâce parce que, c'est bien connu, le chêne est peu bavard.





Sur le chemin du retour, ils croisèrent la Luyne qui recherchait des herbes médicinales. Elle était vêtu de gris et portait un fichu presque noir resserré autour du cou. Martin lui donna plus de soixante-dix ans. Ses yeux de hibou et son nez crochu lui donnaient un air de rapace nocturne. On s'attendait presque à l'entendre hululer.
_ Bonjour jeune homme, bonjour Elyne !
_ Bonjour Luyne ! Que viens-tu chercher par la forêt ?
Sans répondre, la Luyne montra le panier dans lequel elle avait lié quelques branches de plantes méconnues de Martin.
_ Elyne, peux-tu passer me voir à la maison en fin d'après-midi ? J'ai à te parler... seule à seule.
Elle lança à Martin un regard hostile. Sa voix était grave et pas très forte mais ses paroles étaient assurées. Elle détachait chaque syllabe et sifflait les s et les ch.
_ Vers six heures, ça ira ?
_ C'est parfait. Surtout n'oublie pas de venir. C'est très important. Je vous souhaite le bonjour !
La Luyne repris sa marche, son panier au bras, et disparut comme avalée par la végétation.
_ C'est ça la Luyne ? Elle est bizarre, je la sens pas du tout !
_ Elle tient un rôle très important dans le réseau saugrenien de Bretagne. Je ne sais pas pourquoi elle veut me voir ; je n'aime pas ça du tout.
Ils continuèrent de longer le ruisseau après le pont d'où Elyne avait jeté une deuxième pierre en passant. En retournant chez Marthe, ils firent un détour et s'arrêtèrent sur le relief face à la passe.
_ Nous allons devoir être extrêmement prudents à l'avenir. Je joue déjà un jeu ambigu entre le réseau et l'organisation. Je ne suis pas très populaire dans l'entourage saugrenien de la Luyne.
_ Elyne, je ne connais pas la réalité politique de ton pays, mais est-il indispensable de chercher à renverser le Haut Roi de Saugrenie ? N'y a-t-il pas un moyen de le faire fléchir sur les sujets difficiles dont tu m'a parlé cette nuit ? Une révolution, c'est parfois nécessaire, mais c'est toujours une étape douloureuse dans l'Histoire. Regarde la révolution française de 89. On a dû inventer une machine pour couper les têtes plus rapidement et proprement, tant il y avait de têtes à couper. Et les hommes issus du peuple n'étaient pas tous meilleurs pour le peuple que ceux qu'ils avaient détrônés. A l'époque, il était plus facile de se faire couper la tête à Paris que d'attrapper la vérole dans les bouges de Saint-Malo et...
_ Martin ! Une révolution c'est un accouchement, et un accouchement ça fait mal. Je sais de quoi je parle.
_ Par quoi projetez-vous de remplacer le Haut Roi de Saugrenie ?
_ Par un gouvernement et une assemblée démocratiques désignés par le suffrage issu du peuple souverain.
_ Waow ! et depuis combien de temps y a-t-il des rois en Saugrenie ?
_ Depuis bientôt quatre mille ans. Celui qui règne aujourd'hui est le cent quatre-vingt huitième.
_ C'est tout à fait impressionnant ! Bien avant Charlemagne, bien avant les invasions romaines et même bien avant le sac de Rome, il y avait déjà un roi de Saugrenie ?
Oui. il semblerait que le premier peuple indigène ait colonisé l'île vers 6000 av. J.-C. Mais de toute la période obscure qui a précédé la royauté, nous ne savons pratiquement rien, sinon que ce peuple semblait pacifique et beaucoup plus tourné vers la terre et l'agriculture que vers la mer. Vers 2000 av. J.-C. une peuplade venue du continent s'est installée sur l'île et l'a colonisée sans rencontrer beaucoup de résistance. Ils ont fortement transformé la vie de l'île, y amenant leur culture et leur système. Quelques temps plus tard, il y avait un premier roi de Saugrenie. Ces gens-là possédaient un système d'écriture évolué qui nous permet de connaître assez bien leur histoire.
_ Ce que je comprends, c'est que tes amis et toi voulez remettre en cause une institution vieille de près de quatre mille ans certainement très bien ancrée dans l'histoire de ce peuple, et probablement aussi dans son identité.
_ Tu parles bien matelot ! Mais ton discours ne repose que sur des bribes d'informations imprécises. De plus en plus de gens en Saugrenie réclament la démolition des sortilèges de dissimulation. Si le Haut Roi continue de profiter de l'immense pouvoir que lui donne la Dissimulation de Saugrenie, ils pourraient bien le renverser au risque de permettre à un tyran bien pire encore de prendre le pouvoir. C'est ce que nous voulons éviter à tout prix. Alors si il doit y avoir une révolution, nous préférons nous en occuper nous-même et c'est pour ça que nous avons créé l'organisation.
_ Et la Luyne et son entourage n'apprécient pas les position de votre organisation, c'est ça ?
_ Oui. Et je me demande si elle ne soupçonne pas quelque manigance à nous croiser ensemble dans la forêt. Tu es matelot, et un matelot ça voyage loin, ça peut transmettre des informations, transporter des armes, etc.
_ Seulement, je ne suis pas Saugrenien, je ne peux tout de même pas travailler pour une organisation qui veut détrôner le Haut Roi de Saugrenie.
_ Tu pourrais être un mercenaire, ça existe aussi chez nous.
Un léger bruit de branche cassée se fit entendre à quelques mètres. Ils tournèrent la tête. Martin se leva vivement pour aller voir si quelqu'un n'était pas caché derrière les branches, mais il n'y avait personne.
_ Sûrement une bête qui s'est sauvée.
_ Je n'en sais rien mais ça ne me dit rien de bon. Il va falloir nous tenir à carreau, et pas seulement vis-à-vis de François. Beaucoup de choses sont en jeu dans cette histoire, Martin. Te sens-tu capable de faire comme si rien ne s'était passé entre nous quand nous serons parmi le monde ?
_ Bien sûre que j'en suis capable, mais combien de temps ça peut durer ?
_ Je n'en sais rien. J'en suis à m'interroger sur mon propre avenir. Je vais peut-être faire des choix qui vont surprendre tout ce joli monde qui me prend pour une rebelle indomptable, mais je n'en sais rien non plus. On rentre ?

Ils arrivèrent chez Marthe un peu plus joyeux qu'ils étaient reparti du plateau. Elyne était quand-même un peu contrariée.
_ Je vais aller voir la Luine. Je ne serai pas tranquille tant que je ne saurai pas ce qu'elle me veut.

Pendant qu'Elyne fut parti chez la Luyne, Marthe entraina Martin dans le potager.
_ J'ai fait une rangée de fraises ; ce serait bien si nous mangions quelques fraises ce soir. Les premières de la saison. Regarde !
Ils ramassèrent des fraises et une salade pour le diner.
_ J'ai encore des noix de l'automne à la maison, on pourra les mettre dedans.
_ Bien vu Marthe !
Puis une fois rentré, alors que Martin aidait Marthe à préparer le diner, il lui dit :
_ On a croisé la Luyne dans la forêt.
_ Ah merde ! Remarque, ça n'a rien de surprenant. La Luyne va souvent dans la forêt chercher des plantes bizarres.
_ Elle m'a regardé d'un sal oeil et ne m'a pas eu l'air enchantée de ma présence aux côtés d'Elyne.
_ Elyne t'en a-t-elle parlé ?
_ Oui.
_ T'a-t-elle expliqué ce que fait Luyne quand elle ne ramasse pas de l'herbe dans les bois pour préparer ses décoctions de sorcière ?
_ Oui.
_ Alors tu sais ?
_ Oui. J'ai l'impression de me tenir sur le seuil d'un monde insensé et bizarre ! Jusqu'à présent je tenais les histoires de Saugrenie pour des contes à faire rêver ou à faire peur le soir au coin de la cheminée. Maintenant c'est différent.
_ Avant d'arriver ici et d'y cottoyer la Luyne, je disais comme toi. Luyne et moi avons très vite sympathisé et petit à petit, elle m'a lâché des bribes de son monde étrange. Je pense qu'elle a senti que je ne parlerais pas.
_ Avec Elyne, ça se révèle tout d'un coup et avec beaucoup de détails.
_ J'ai connu Elyne à l'époque où je suis arrivée ici. Elle était jeune. Elle n'avait même pas ton âge. Elle venait de rencontrer ce gars de Saint Pol qui prenait une librairie à Brest.Elle venait souvent chez Luyne. Je crois qu'elles se sont un peu brouillées à un certain moment. Je ne sais pas ce qui c'est passé mais depuis leurs relations sont restées plus distantes.

Elyne rentra vers huit heures avec un grand sourire.
_ Pour la première fois de ma vie, j'ai remis cette vieille chouette à sa place, et comme il faut !
_ Tu vas mieux que quand tu es partie on dirait, observa Martin.
_ Martin, viens mon amour, il faut que je te parle, c'est très important et ça ne peut pas attendre.
Ils montèrent dans la chambre d'Elyne afin de parler tranquillement.
_ Martin, Luyne veut te rencontrer...
_ Quoi ? T'a-t-elle dit pourquoi ?
_ Oui, enfin... non pas vraiment. Attend ! Je te raconte depuis le début. Elle a commencé par me poser plein de questions sur toi. Et qu'est-ce qu'il fait ? Et qu'est-ce qu'il a ? Et qui c'est celui-là ? De quelle nature sont vos relations ? Bref elle voulait tout savoir et ne se sentait aucunement gênée de me poser les questions les plus indiscrètes que tu peux imaginer. On aurait dit que j'étais une petite fille à qui on cherche à faire avouer ses fautes dans les plus menus détails. Je suis sortie de moi. Je lui ai dit que ma vie m'appartenait, que je n'avais pas à me justifier de mes choix. Puis je lui ai balancé le coup de la Marogne. Quand je lui ai dit que tu l'avais vue, tu sais ce qu'elle m'a répondu ? Elle m'a dit que tu avais très bien pu me dire que tu l'avais vu pour te rendre intéressant.
_ Attend, calme-toi ou sinon je n'arriverai pas à te suivre ! Peu importe ce qu'elle t'a dit, ce qu'elle pense de moi, les préjugés qu'elle tient. Si tu te mets en colère ici alors qu'elle n'y est pas, c'est qu'elle a une emprise sur toi.
_ Une emprise ! Mais sais-tu qui est la Luyne ?
_ Une vieille chouette, c'est toi qui l'as dit.
_ Luyne coordonne l'ensemble du réseau saugrenien de Bretagne, l'un des plus importants et des plus stratégiques du monde.
_ Ça ne me dit pas pourquoi elle veut me rencontrer. Je suppose qu'elle va me dire de te laisser tranquille, de ne plus chercher à t'approcher et d'aller jouer avec les gamines de mon âge, où des choses comme ça. Mais si elle me dit ça je lui réponds d'aller se faire voir et je claque la porte de chez elle parce que si elle coordonne le réseau le plus stratégique des Saugreniens du monde, je ne suis pas Saugrenien et pour moi elle ne dirige rien du tout.
_ Non tu ne lui dira pas ça malheureux ! A moins que tu tienne à ne plus jamais me revoir. Ou bien dis-lui en y mettant les formes, mais je ne crois pas avoir décelé que c'était une compétence particulièrement développée chez toi que de mettre les formes, n'est-ce pas ?
_ Laisse faire, je vais apprendre.
_ Alors bon courage !
Puis sur un ton beaucoup plus sérieux, elle ajouta :
_ A la fin, elle m'a dit qu'elle comptait te voir demain après midi. Elle a ajouté que ce serait dommage que tu ne vienne pas. Elle a insisté pour que tu te rende chez elle seul.
_ Il n'y a plus qu'à espérer qu'elle n'en profite pas pour me jeter un sort.
_ Si elle veut te jeter un sort, elle n'a pas besoin d'attendre que tu ailles la voir. Mais mon intuition me dit qu'elle ne sera peut-être pas si désagréable avec toi.
_ Ton intuition t'a-t-elle déjà trompée ?
_ Oui, quelquefois, et c'est bien ce qui me chiffonne !
_ Bien ! Je vais y aller mais si elle me fait un sermon je ne suis pas sûr de rester poli.
_ Mais si ! C'est dans ton propre intérêt Martin. N'oublie pas qu'elle est sorcière et pas toi.
Se disant, elle lui pinça le côté de l'abdomen.

Ils descendirent rejoindre Marthe et l'aidèrent à finir de préparer le diner.
La veillée après diner fut un vrai bonheur.  Elyne chanta quelques chansons de l'Irlande de sa grand-mère que celle-ci lui chantait quand elle était petite. Sa voix était claire et expressive. Marthe poussa la gavotte avec Elyne qui lui emboitiat le chant. Martin exprima son désolement de ne connaitre que des chansons de marins qu'il serai bien incorrecte de chanter devant des dames. Marthe lui rétorqua qu'elle en connaissait des bien salées et en entamma une qu'elle avait dû entendre du temps qu'elle était dans la marine et qui n'était vraiment pas pour toutes les oreilles. A la fin de la soirée, alors que Marthe s'apprêtait à monter se coucher, Martin suggéra à Elyne :
_ Si nous allions faire un tour juste histoire de prendre l'air ?
_ Une petite prommenade en amoureux sous la lune ? Mais c'est une excellante idée ! Marthe, Martin et moi allons marcher juste un peu par là quelques minutes. On peut prendre la clé ?
_ Oui mais vous pensez à fermer en sortant. C'est une belle nuit qui s'avance. Pas comme hier ! Bonne prommenade, les amis. Profitez-en. La vie c'est maintenant !

Ils descendirent vers la plage. Le vent était beaucoup moins fort que la veille mais il était quand-même froid et mordant. La plage était déserte et dormait sous la lune de mai. De la mer, très agitée en ces temps de pleine lune, montait une clameur qui rappelait les applaudissements d'une foule histérique. Emmitouflés dans leurs manteaux, ils étaient obligés de parler fort pour s'entendre. Ils s'assirent sur le haut de la plage et s's'enlassèrent avec toute l'énergie que le sang bouillonnant de leur amour leur pouvait permettre sous la bise nocturne lorsqu'au-dessus des cheveux chateins d'Elyne qui s'agitaient au souffle du vent, Martin tressailit en apercevant la lune. La Marogne, beaucoup plus net que la nuit passée, coiffée d'une couronne dorée, lui souriait. Il se figea.
_ Bon sang ! La Marogne apparait de nouveau et cette fois elle porte une couronne dorée et lumineuse. Regarde !
Elyne ne se tourna pas tout de suite pour voir ce que lui disait son amant. Elle se recula et scruta Martin avec gravité.
_ Dis-tu vrai ? Elle parût glacée de stupeur comme s'il venait de lui annoncer une catastrophe que son esprit résistait à accepter.
_ Mais oui, tourne-toi, regarde !
Elyne se tourna lentement comme si elle avait peur de voir se confirmer ce que venait de décrir Martin.
lorsqu'à son tour elle découvrit la Marogne couronnée, Elyne parût d'abord se pétrifier. Puis, prenant la main de Martin, elle la serra très fort sans rien dire. Ils restèrent comme ça quelques instant quand Elyne se retourna vers Martin, se jeta dans ses bras et se mit à pleurer. Au bout d'un moment, Martin risqua :
_ Que se passe-t-il ? C'est grave ?
_ Non c'est... C'est pas... grave. C'est...... C'est pire !



Par Pascal Mhac Eimear - Publié dans : Nouvelles
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