Vendredi 7 août 2009 5 07 /08 /2009 11:36
Entre la pointe de l'Armorique, celle de Cornouailles et l'extrème sud de l'Irlande, se situe une zone maritime nommée la Mer Celtique. Si ce morceau d'océan a récolté un nom, il est connu aussi pour ses courants et sa houle capricieuse qui y rendent la navigation délicate. Les côtes qui bordent cette endroit sont jalonnées de phares pour guider les navires qui s'y aventurent. Un adage saugrenien affirme qu'un marin ayant navigué un an durant dans cette région peut affronter les mers lointaines du Grand Sud et leurs pièges de glace.

Mais à propos, où se trouve la Saugrenie ?
Bien malin qui trouve une carte géographique faisant mention de cette île perdue au fond de l'horizon. Et si à Brest ou à Cork vous interrogez des passants dans la rue à ce sujet, un « je ne connais pas, » un « je ne vois pas du tout, » où bien un « je ne suis pas d'ici, je ne connais pas le quartier, désolé » seront le plus souvent les seules réponses que vous obtiendrez. Parfois, dans les villages, de vieilles personnes ne vous répondront rien, vous regarderont avec un étonnement mêlé d'épouvante, et s'en iront accélérant le pas, la tête rentrée dans les épaules. D'autres encore vous expliqueront qu'il s'agit d'un lieu de légende né de l'imagination fertile des Anciens.

Peut-être, après tout, s'agit-il effectivement d'une blague inventée par des marins éméchés le soir dans les bars des ports de pêcheurs, et enrichie ensuite par des conteurs imaginatifs et par les croyances populaires. Pourtant, si vous passez du temps dans les pubs de campagne au nord-ouest de Penzance jusqu'aux côtes déchirées de ce morceau de Cornouailles au charme sauvage et inquiétant particulièrement bien restitué par Daphné Du Maurier dans le roman l'Auberge de la Jamaïque, si vous parvenez à nouer quelque lien amical avec les vieux que vous y rencontrerez, vous découvrirez peut-être que, le soir à la veillée, il s'y raconte de bien étranges histoires dans lesquelles il est parfois question d'une île perdue qui apparait dit-on tout les sept ans durant la courte nuit du solstice de juin, et parfois aussi au coeur des grosses tempêtes.

Nous allons parcourir ensemble au fil du temps quelques-uns de ces récits fantastiques. Et qui sait si ces légendes ne nous conduiront pas à la découverte d'une île cachée depuis des lunes et des siècles au fond des brouillards de l'horizon. L'île de Saugrenie.








Rappel

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Par Pascal Mhac Eimear - Publié dans : Accueil
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Samedi 8 août 2009 6 08 /08 /2009 18:04



Le Berger du Diable, Búichión ag Yiól en saugrenien, est un personnage sombre des contes de Saugrenie tels qu'on les raconte dans les régions qui bordent la mer Celtique et même bien au-delà. Il est nommé le Berger du Diable pour ce qu'il a la sinistre réputation de guider les navires dans la nuit sans lune vers les côtes hérissées d'écueils de l'île de Saugrenie.

Parmi ces récits, une étrange histoire s'est propagée au début du XXe siècle à la suite de la disparition en mer du Lady Náirne, un fameux trois-mâts fin comme un oiseau... qui tenait tête avec courage et dignité aux bâtiments modernes à vapeur.

L'unique témoignage du naufrage aurait été rapporté par un matelot breton prénommé Martin qui fût le seul rescapé connu du drame. Repêché en mer par un navire marchand, il fut débarqué sur les côtes britanniques de Cornouailles  dans un état de faiblesse avancé. Ce qu'il raconta lorsqu'il eut recouvré ses esprits et sa santé se répandit rapidement par les ports et les villages de la région, ajoutant un nouvel épisode à la sinistre histoire du Berger du Diable de Saugrenie.




En ces derniers jours de mars qui suivaient les grandes marées d'équinoxe, aux abords du port de Brest, l'effervescence était palpable et de part la ville on ne parlait plus que de l'arrivée pour trois jours du Lady Náirne. Ce vénérable joyau de la marine traditionnelle à voile venait chercher cargaison de matériaux à livrer ensuite aux chantiers navals de Belfast, avant que de repartir cap sur le Brésil.

Rallier ainsi Belfast pouvait paraître un jeu d'enfant pour un navire et un équipage de cette envergure, aguerris aux caprices des routes incertaines des mers du Grand Sud. Mais ici chacun sait qu'il n'est pas besoin d'aller bien loin pour croiser le sourire édenté et moqueur de la mort.

Le capitaine James Winegood, un marin écossais expérimenté dont la réputation de navigateur d'exception et aussi, il faut bien le dire,
de paillard impénitent sitôt qu'il posait un pied à terre n'était plus à faire, en assurait le commandement.

En ce début d'après-midi, les quais étaient noirs de badauds de Brest et de plus loin. Le Náirne était attendu à l'aube mais, en raison de l'état de la mer, le capitaine Winegood préféra ancrer au large d'Ouessant, plutôt que de prendre le risque de négocier de nuit les courants et les récifs de cette zone particulièrement dangereuse.

Parmi la foule, un jeune matelot nommé Martin Le Borgne en quête d'un nouvel emploi sur un bâtiment était particulièrement nerveux. A l'affût du moindre indice de l'approche du grand voilier, il piaffait d'impatience de voir enfin ce navire qu'il connaissait bien tant il en avait entendu parler, et ensuite détaillé les plans sur des documents et des livres. Il espérait sans bien y croire intégrer l'équipage du Lady Náirne. Soudain, donnant un coup d'épaule à son copain Jules qui l'accompagnait, il se mit à crier : « Moustique, Moustique ! Regarde, le voilà. C'est lui là-bas, c'est le Náirne je te dis ! » Autours d'eux, comme un seul homme, chacun tourna la tête vers le couchant, les yeux scrutant l'horizon. Une clameur s'éleva, d'abord incertaine et pesante, puis déferla brusquement, coffrant tous le bruit habituel du port marchand.

Se détachant graduellement des brumes de Portzic, vu d'ici, la fière silhouette du vaisseau semblait glisser silencieusement sur les eaux hospitalières du bassin. Apparaissant d'abord de trois quarts, la découpe de son imposante voilure se rétrécit, prenant l'aspect d'une tourelle de toiles blanches. Martin imaginait la ferveur régnant sur le pont du navire, les manœuvres d'approche, les ordres secs fendant le bruit du vent dans les mâts, et, sur le gaillard-arrière, ce vieux loup de mer de Winegood qui, en commandant hyper compétent ayant tout délégué, immobile et silencieux, tirant sur sa pipe des bouffées de fumée bleue, surveillait la mécanique bien huilée de son équipage afféré.

Le capitaine et ses officiers descendirent à l'hostellerie du Cheval Rouge. Quelques marins se dispersèrent dans les auberges de part la ville basse, le reste de l'équipage se contenta de quelque repas avant que de retourner au navire pour la nuit. La terre reprenant ses droits triait les hommes.

Martin hésita longtemps avant de s'en aller pousser la porte du Cheval Rouge. Les quelques gars qu'il avait rencontrés ne lui laissaient guère d'espoir. L'un d'eux lui avait seulement conseillé de contacter un certain Sean Aug qu'on pouvait à coup sûr trouver à cette heure dans les parages du capitaine à l'hostellerie.

La nuit était à peine tombée. Nulle inscription n'ornait la façade de l'auberge ; seul un disque rond en métal qui avait dû être doré au centre duquel se cabrait un cheval rouge-poussière indiquait l'endroit. Martin avait glissé dans une poche de sa veste une lettre qu'il avait écrite pour sa mère pour le cas incertain où il serait engagé ; juste quelques mots :

Mère
Suis parti matelot sur Lady Náirne
Longue route pour Brésil.
Ne sais quand reviendrai.
Impatient m'en retourner à Portsall vous embrassant
ainsi que mon frère Erwan et mes trois sœurs.
Allez tous me manquer.
Martin

Me manquer ? Tu parles ! Dans la tête de Martin, le Náirne dansait à se rompre, et au bout du Náirne, le Brésil lui tendait les bras. Martin ne connaissait du Brésil que ce que racontaient les marins qu'il croisait sur les bateaux ou à l'escale. Il avait le Brésil de dedans sa tête. Un Brésil fait de forêts inextricables peuplées d'arbres exotiques que survolaient de grands oiseaux aux couleurs chatoyantes, de filles dorées, chaudes comme four à pain, dansant presque nues sur de longues plages de blanche sablure, et de farouches guerrières amazones montées à cru et de biais sur des chevaux sauvages, bandant des arcs menaçants en poussant des cris de guerre rauques que la végétation répercutait en échos.

Il ouvrit la lourde porte de la taverne et descendit deux marches étroites. Devant lui, la salle enfumée était animée des convives de plusieurs tables. Derrière le comptoir, Erig, le patron, lui fit un signe de bienvenue. Martin salua l'assemblée puis s'approcha du comptoir. En face, Erig parlait hâtivement avec Juana sa femme, une espagnole qu'il avait rencontré autrefois, du temps qu'il était pêcheur, et qu'il avait ramenée au pays. Il l'avait épousée, ils avaient six enfants. A la suite d'un accident, Erig avait dû laisser la pêche. Lors d'une transaction dont on ne savait pas grand chose, il avait acquis le Cheval Rouge. Mais de cet épisode, on ne parlait jamais. C'était la règle. Martin était connu à l'hostellerie car son copain Jules était justement un des fils du patron.

Martin balaya la salle du regard. Cet endroit avait une autre tenue que les tavernes des rues basses. On y parlait d'autre manière. Mais on y buvait tout autant. Peu de places restaient vides aux tables. Dans un coin au fond, sous une étroite fenêtre à petits carreaux, la table ronde en chêne attira le regard du jeune matelot. Le capitaine James Winegood était assis dans le fond, tirant de sa pipe des nuages de fumée bleue, une énorme pinte de bière devant lui, en compagnie de quatre convives, certainement des hommes du Náirne, avec lesquels il parlait, l'air détendu et rieur. A ses côtés, une grande girafe à crinière brune le contemplait avec deux grands yeux de calots qui semblaient gober le flux de ses paroles. La fille était beaucoup plus jeune que le capitaine mais elle y manœuvrait de ses charmes discrets et subtilement joués sur les cordes de la séduction. Décidément, se dit Martin, les filles qui viennent au Cheval Rouge font bien des manières !

« Alors, il va bien, Mosquito ? demanda Juana d'un ton bourru, le tirant brusquement de son observation.
- il doit être à pêcher la blonde aux Trois Ecluses où queq'part par là.
- Et toi Martino, dis-moi, t'es pas monté jusque chez nous pour pêcher la gueuse ? lui murmura la femme avec un petit clin d'œil en direction de la girafe au fond de la salle.
- Non c'est pas ça, je... je cherche du boulot. Alors je me suis dit que j'allais venir voir par ici des fois, on sait jamais. Si ils cherchaient des gars sur le Náirne. En plus on m'a dit qu'ils sont bien payés sur ce bateau.
- Hé hé ! »
Erig, qui avait le dos tourné, occupé à discuter avec un gros type à fort accent espagnol, se retourna brusquement face à Martin.
- Ouais ! ils sont bien payés, dit-il, mais ils le volent pas l'argent, ça tu peux me croire. Salut Martin ! Les gars qui travaillent sur le Náirne sont soumis à rude épreuve et le vieux Winegood et ses hommes les ménagent pas. Alors comme ça tu veux partir. Y'a plein de gars comme toi qui veulent être à l'embauche sur ce foutu machin, mais ils sont déjà complets. Enfin je crois. Attends bouge pas. »
Le patron du Cheval Rouge jeta un regard dans la salle, et dit à Martin en lui désignant un client assis à une des tables :
« Le type avec la barbe à Charlemagne là-bas, c'est Aug. Tu peux toujours essayer d'aller lui parler. »

Le marin était un grand gaillard bâti comme une armoire à quatre portes ; le genre de type qu'on pourrait voir sur un ring de catch. Son visage sculpté par les embruns et sa longue barbe rousse bien entretenue lui donnait un air d'homme des bois que venait troubler une paire d'yeux d'un bleu acier. Le patron de l'hostellerie lui fit un signe alors que Martin se dirigeait vers la table qu'il occupait avec trois collègues. Martin attendit qu'il ait finit de raconter une blague bien graveleuse qui fit rire la tablée. Alors Charlemagne se tourna vers Martin, le fixant d'un air interrogateur surpris.

« Oui, c'est pourquoi gamin, dit Aug ?
- Eh bien... Voilà. Je cherche à m'embarquer matelot et comme je me renseignais parmi les gars sur le port, quelqu'un m'a indiqué votre nom et m'a conseillé de venir ici m'adresser à vous. Je suis venu voir si des fois on cherchait des gars sur le Lady Náirne.
- On cherche personne, fit le marin d'un air excédé. Vous êtes tous pareils, et dans tous les ports où on s'arrête c'est la même chose. Vous croyez qu'il suffit de se pointer, la gueule enfarinée, et de dire comme ça "je voudrais embarquer comme matelot sur le Náirne, gna-gna-gna", et vous croyez tous que vous allez pouvoir supporter la vie à bord, la discipline, les exigences que le capitaine attend des hommes, du second jusqu'au moussaillon. Vous voyez juste un joli bateau à l'ancienne et la perspective de voir du pays... Mais bon Dieu, t'as une idée de ce que ça représente de passer des mois en mer sur ce rafiot sans croiser ni femme ni personne d'autre que les camarades du bord quand t'as en plus pas le droit à l'erreur et que ça dure comme ça des jours et des nuits ? Si t'as déjà bossé sur des bateaux, tu dois te dire que t'as déjà connu ça, n'est-ce pas ? Eh bien le Náirne, c'est ça, mais en beaucoup plus dur. Et de toute façon on cherche personne.
Aug but d'un trait le reste de sa chope de bière qu'il fit claquer en la reposant sur la table en bois. Puis, la relevant au dessus de la table, Il lança à l'adresse d'Erig : « Dis-moi l'aubergiste, ils sont percés du font, tes verres ? Remet-nous à boire avant qu'on se retrouve comme des harengs saures, non de Dieu !

Aug se retourna de nouveau vers Martin :
-T'es encore là toi ? Mais qu'est-ce qu'on ferait d'un gringalet comme toi sur le bateau. Allez, dégage maintenant, ça suffit, retourne voir ton père et demande lui qu'il te mouche ton nez ; ça vaudra mieux que de rester ici.
Martin se tendit sur ses jambes à la manière d'un ressort ; le tonnerre grondait dans tout son être.
- Mon père, il est au fond de l'eau, connard, et de là où il se tient, il t'emmerde !
Ces mots étaient sortis tout seuls de sa bouche ; Martin s'en sentit à la fois surpris, libéré et catastrophé. Mais il n'était pas dans son usage de montrer ses états d'âme en pareille situation.
Brusquement, les yeux de l'Irlandais changèrent de climat ; de gros nuages sombres, chargés de colère, d'amertume et de bière, semblaient sur le point de craquer. Le marin reposa sa chope et, s'appuyant sur ses deux mains, commença de se lever lentement mais résolument...

Par Pascal Mhac Eimear - Publié dans : Nouvelles
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Lundi 10 août 2009 1 10 /08 /2009 23:01
Dans la salle le silence provoqué par les paroles de Martin tranchait avec les conversations et les bruits de chopes que l'on entendait un instant auparavant. Juana qui tranchait du pain s'était figée, le geste en suspend, le visage blême. Maintenant Aug se tenait debout face à Martin. Ils se fixèrent un bref instant, puis l'Irlandais prit brusquement Martin au collet et commença à le pousser en direction de la porte de l'auberge. Alors, un des convives de Aug se leva le premier pour intervenir. Il s'adressa à son collègue en gaélique et Martin ne put saisir que quelques mots de ce qui se disait. Mais il lui sembla que le gars cherchait à calmer la situation. Un autre comparse se leva à son tour afin de raisonner le marin. Martin se retourna, sidéré par ce qui venait de se produire. Il passa devant le comptoir.
« Il vaut mieux que je m'en aille. Je repasserai un de ces jours, fitt-il à Erig. Il se dirigea vers la sortie, l'esprit embrouillé. Ç'en était fini du Lady Náirne, du Brésil et du reste.

Martin s'apprêtait à franchir la porte de l'hostellerie du Cheval Rouge lorsqu'il entendit une voix grave, ferme mais sereine tonitruer du fond de la salle.
« Hé gamin ! Tu veux aller où comme ça. Viens voir ici. »
Martin s'arrêta net. Il ne faisait aucun doute que ces paroles s'adressaient à lui. Il tourna légèrement la tête de côté afin d'apercevoir cet interlocuteur qui venait de l'interpeller sans ménagement mais sans agressivité. A la table ronde dans le coin de la fenêtre à petits carreaux, la stature imposante du capitaine James Winegood se tenait debout le regard fixé sur lui. Martin se retourna tout à plein face au grand chef du Lady Náirne. Aug, parlant de nouveau avec ses convives, semblait ne pas prêter attention à la scène.

- Alors c'est comme ça que tu t'adresses à mon second ? Viens voir par ici toi.
Martin s'exécuta sans précipitation. Au fur et à mesure qu'il approchait la table du capitaine, les questions se bousculaient dans sa tête. Qu'allait-il advenir ? Pourquoi le commandant du Náirne voulait-il lui parler ? Quelles étaient précisément ses intentions ? Martin se campa de l'autre côté de la table ronde.
- Prends une chaise et assied-toi, Martin Le Borgne.
Entendre son propre nom de la bouche de ce type fit l'effet d'une déferlante. Martin sembla un instant en perte d'équilibre. Puis, balayant les lieux du regard, il tendit la main sur le dossier d'une chaise en bois sombre rangée contre le mur, la tira à lui en la faisant traîner sur le parquet et s'assit juste en face de Winegood.

Bien ! fit le capitaine, alors comme ça toi, quand tu veux un job quelque part, tu arrives et tu commences par t'embrouiller avec le gars qui est chargé du recrutement. J'ai pas dans l'idée que c'est bien efficace comme technique. On vient de me dire que tu cherche du boulot et que tu es monté jusqu'ici rencontrer Sean Aug parce qu'on t'a conseillé de venir le voir ici et ce soir. C'est bien ça ?
- Oui c'est ça, alors je suis venu.
- Alors je vais être direct avec toi. Celui qui t'a dit ça s'est foutu de ta gueule, et t'as rien vu. Mes gars et moi venons de passer plusieurs semaines en mer. On a débarqué ici cet après-midi et ce soir on oublie le boulot et on se lâche. Et Aug comme nous tous. Et toi tu te pointes là et tu commence à demander si on cherche des matelots. Alors évidemment que ça le met en colère. De toute façon on cherche personne sur le Náirne ; on est complet.
- Oui je comprends. C'est aussi ce qu'il m'a dit.
- Bien, passons. Raconte-moi ce que tu as fait comme boulot, sur quels rafiots tu as travaillé, les endroits où tu est allé, tout ça.

Martin se lança dans le récit minutieux des emplois qu'il avait tenus. Il parla rapidement des premières sorties sur des bateaux de pêche côtière dans la région. Ensuite il raconta le travail sur des navires à voiles. Il dit sa réticence à embarquer sur des bâtiments modernes. Le capitaine écoutait sans rien exprimer. Puis Martin énuméra les routes qu'il avait prises, l'Angleterre, le pays de Galles, l'Irlande, l'Ecosse, puis le Canada, le Saint-Laurent presque aussi large que la mer, Terre-Neuve, puis la Méditerranée, l'Espagne, le Portugal, l'Italie la Sicile, la Grèce,  Malte, l'Égypte, l'Afrique du Nord, puis les côtes de l'ouest africain et les Canaries l'automne passé.

Cinq ans s'étaient écoulés depuis que la Lièvre ayant chavirée, son père et trois de ses camarades n'étaient pas revenus à terre. Son frère et lui n'avaient pas ménagé leurs efforts pour apporter quelque gain à la famille. Tant de choses s'étaient passées depuis cinq ans. A peine sorti de l'école avec son certificat d'études, Martin avait pris la vie de plein fouet. Aujourd'hui il avait déjà vu bien du pays pour son âge. Pour dire le vrai, il ne connaissait guère de ces contrées que les villes portuaire où il avait fait escale.

La grande girafe brune qui n'avait guère manifesté d'intérêt pour son récit sembla subitement plus attentive lorsque Martin évoqua son séjour sur le Yio Choath, un drôle de rafiot sur lequel il avait passé une drôle de semaine avec des gens bizarres qui ne parlaient guère et s'exprimaient entre eux dans un dialecte inconnu. Il était remonté de la Gomera jusqu'à Molène, et n'avait ensuite plus entendu parler du Yio Choath.

Winegood lui ayant répété qu'il n'y aurait pas d'emploi pour lui sur le Náirne, Martin prit congé de tout ce beau monde et rentra par le pont, puis les rues de Recouvrance, aussi sombres que le flux de ses pensées, aussi humides que ses yeux embrouillés,
aussi étroites que la vie d'un matelot breton. Il rejoignit la petite chambre perchée sous les combles d'une haute maison aux murs sévères troués de fenêtres étroites.

Le temps qu'il mit pour s'endormir lui parut bien long pour qu'une seule nuit le contint. Les idées moroses que croisait son esprit finirent quand-même par s'épuiser dans le flou du sommeil.

Il vit le Lady Náirne en mer en pleine nuit pris dans la tempête. On entendait le bois se tordre en criant de douleur, puis craquer dans un vacarme infernal sur des rochers sombres à l'expression sinistre de visages monstrueux. Tout le monde courait partout, s'époumonait, s'accrochait à des morceaux de mâts, puis se décrochant, tombait comme des pierres dans les eaux écumant d'une rage furieuse qui les engloutissait. Un homme debout, les mains en avant tel un prieur, dans un équilibre insensé sur ce qui restait encore du pont, sifflait un air joyeux face à l'horizon invisible de la nuit. Martin se réveilla en sursaut, terrorisé par cette vision d'horreur. Il faisait grand jour. Il se leva, écarta le rideau qui couvrait la petite fenêtre. Le siffleur n'était autre que Gustave, le mari de la logeuse qui, en bas dans la cour, nettoyait des outils. Il m'a fait peur ce con...





La conviction n'étant pas là, la volonté qui est sa fille ainée n'y était guère non plus. Depuis deux jours, louvoyant des docks aux auberges de la rue de Siam, des auberges aux abords des navires à quai et des quais aux docks, Martin ne cherchait pas du travail. Il cherchotait. Sauf que les finances commençaient à s'épuiser. S'il devait donner une autre semaine à la logeuse, il ne lui resterait même plus de quoi manger tous les jours.

Parcourant les rues aux abords de l'église, il s'assit sur une pierre dans l'angle mort d'une vieille maison. Il observait  les quelques passants qui à cette heure matinale parcouraient hâtivement la place et les rues avoisinantes. Chacun allait quelque part avec la certitude mécanique de qui a quelque chose à faire. Mus par des fils invisibles, des marionnettes de chair et d'os parcouraient la ville, chacune avait un but qui lui était propre. D'imperceptibles marionnettistes agissant sous la férule d'un chef d'orchestre aux objectifs insaisissables. Ainsi tournait le monde. Dans les maisons, les boutiques, dans les rues de part la villes, dans les autres villes, les campagnes, les ports, sur les navires, chacun accomplissait la part qui lui revenait d'un plan général connu de personne. La colère avait décidé, jeudi soir elle avait parlé aux oreilles et à la face d'un marin ; une porte avait été claquée au nez de Martin. Un ordre semblait avoir hurlé  « va pas par là ! »

De l'autre côté de la petite place, deux vieux assis sur un banc contemplaient eux aussi la marche du monde. Par delà cette mécanique d'horlogerie, leurs yeux réclamaient l'horizon au travers des murs de pierres des maisons qui les cernaient. Les fils étaient probablement cassés chez ces deux-là. A son insu, la décision que le jeune matelot murissait dans le creuset de son crâne bouleverserait plus tard le cours de sa vie.

Lui aussi avait faim d'horizon. Il lui sembla soudain que les murs de la place s'étaient rapprochés comme si les bâtisses autours de lui s'étaient mises à gonfler toutes seules, réduisant l'espace jusqu'à l'étouffement. Sa respiration accéléra. Il se leva brusquement. Il prit par les ruelles pour se rendre chez la Louise qui lui louait la petite chambre, grimpa quatre à quatre les marches en bois des étages et ouvrit la porte de sa chambre à toute volée. Il prit ses quelques vieux livres de marine et de contes sous son bras, en reposa un sur la petite table, puis redescendit dans la rue.

Au petit matin, le Lady Náirne avait été transféré à l'arsenal pour quelques raison obscures qui ne manquaient pas de faire jaser les Brestois. Chacun y allait de son idée sur la question, et moins on était marin, plus on y allait ! Le navire n'avait aucune fonction militaire. Mais il arrivait souvent que des bâtiments civils puissent bénéficier des équipements de la marine. Non ! Ce qui intriguait les bonnes gens de Brest était que la décision avait vraisemblablement été prise à la hâte, et que le navire avait été déplacé avant le jour, à une heure où les portes de l'arsenal étaient habituellement fermées et où par conséquent ce genre d'opération était peu fréquente en temps ordinaire.

Descendant rapidement la rue vers les bassins, il ne voyait plus les passants qui au reste étaient encore peu nombreux. Rien n'existait que le chemin qu'il avait tracé tout à l'heure
au crayon de sa pensée
, assis sur une pierre en haut de la rue de l'Église, occupé à observer deux vieux marins assis sur un banc.

Il s'arrêta chez Malo, le libraire des vieux bouquins. Pour qui aimait les livres, cet endroit recelait une mine aux trésors que Martin ne manquait jamais de visiter chaque fois qu'il revenait à Brest. Aujourd'hui, c'était différent. Il venait avec l'espoir que Malo achèterait ses livres et ses plans de vieux gréements. Il lui semblait qu'il pourrait en tirer un bon prix mais ne connaissait pas précisément la valeur qu'ils représentaient.

Dans la boutique, se mêlaient des odeurs de bois, de livres et de graphite. Il aperçu la Malote perchée sur un tabouret, une pile de volumes sur le bras, affairée à les placer sur une étagère. Derrière le comptoir, on distinguait la bouille rose toute ronde du petit dernier des Malotins endormi dans un couffin posé sur une tablette de bois blanc. Sans se retourner, comme si elle possédait un œil derrière la tête, la libraire lança un « salut Martin Le Borgne » qui faisait entendre de la bonne humeur.
- Bien le bonjour Malote, répondit-il en souriant, il est tout beau votre gaillard ! Ça va faire du bon marin d'ici quelques années.
- Oh ! Nous n'en sommes pas encore là. Il faudra bien de la peine et des prières au Bon-Dieu avant qu'il prenne son envol. Enfin, il est en bonne santé, c'est déjà bien.
A sa manière de prononcer « BON-dieu » en appuyant le ton sur le premier mot, la Malote semblait donner à ce terme un autre sens que celui qu'on y entend d'ordinaire.

Ils échangèrent des banalités sur le temps qu'il faisait, les fortes pluies des dernières semaines, le printemps qui serait en retard cette année, la tempête qui allait se lever la nuit prochaine ou demain, c'était sûr, le vieux Louis de Sainte-Anne l'avait affirmé quand il était passé tout à l'heure, et il s'y connaissait, lui, dans la météorologie... Puis Martin vint à l'approche de l'objet de sa visite.
- Il n'est pas ici, Malo ?
- Il s'en est allé soigner les bêtes. Il devrait bientôt être là. T'as qu'à l'attendre ici si tu veux le voir. Tu peux poser tes livres sur le comptoir. On va pas te les voler. Tu veux un café ?

Martin se dirigea vers le comptoir sur le coin duquel il posa ses livres. La Malote descendit de son tabouret et vint le rejoindre.
- Il dort tout le temps comme ça ?
- Oh ça non ! Si tu étais venu il y a une demie heure, tu l'aurait entendu piauler comme un perdu qu'on égorge.
Elle prit délicatement le couffin par les anses et le souleva à la hauteur de Martin. Ils parlèrent un ton plus bas.
- Encore un petit gars ?
- Oui, puis plusieurs secondes après, François voulait tellement une fille après les trois autres, encore un silence puis, que veux-tu faire, chez nous on sait pas faire les filles. Tu viens ?

Il la suivit dans l'arrière boutique. On traversait d'abord une petite pièce rendue plus exiguë encore par tous les livres et les articles qu'on y entreposait. Puis on débouchait en poussant un battant dans une petite cuisine meublée avec un fourneau au charbon, une table ordinaire rectangulaire cernée de quatre chaises dépareillées et, en face du fourneau, un meuble de rangement fabriqué par François Malo et qu'on appelait pompeusement le buffet ; le tout était faiblement éclairé par le jour qui entrait au travers des quatre carreaux d'une petite fenêtre donnant sur une cour arborée.

Elyne Malo déposa le dernier trésor que lui avait confié le ciel sur un long tabouret bas dans le coin au fond de la pièce, revint raviver le foyer du fourneau sur lequel trônait une cafetière. Elle alla chercher trois tasses et une coupelle de sucre qu'elle disposa sur la table presque sans bruit. Martin recula une chaise et s'assit. Elle prit la poignée de la cafetière d'un geste précis et emplit deux des tasses d'un café noir fumant. Puis jetant un regard à la pendule accrochée au mur à côté du buffet, « Qu'est-ce qu'il fait, Malo ? Il devrait être revenu. » Elle reposa la cafetière sur le fourneau et tira une chaise à son tour. Elle allait s'asseoir quand retentit la clochette au-dessus de la porte de la boutique. Elle alla pousser légèrement le battant et tendit un regard dans le magasin.
- C'est pas François, c'est un client. Je vais voir, elle passa le battant, Bonjour Monsieur !

La suite des paroles parvint étouffée aux oreilles de Martin.
- je peux regarder ?
- bien-sûr, allez-y. Au bout d'une minute le client sembla demander un renseignement où il était question d'un recueil de contes anciens. La libraire lui indiqua une étagère. Quelques instants plus tard, l'homme régla son achat puis demanda :
- Puis-je jeter un coup d'œil dans ces bouquins sur le côté ?
- Ils ne sont pas à vendre. Ils appartiennent à quelqu'un qui les a posés ici et qui a assurément l'intention de les reprendre.
- Dommage, dit le client au bout d'un moment, dommage ! Puis il salua la commerçante et sortit de la boutique.

La Malote revint à la cuisine.
- Il les a regardé d'un air drôlement intéressé, tes livres. C'est quoi exactement. J'ai regardé très vite ; il me semble qu'il y a des trucs très rares dans cette pile. Tiens, je les ai ramenés par ici. Elyne déposa les livres sur la table devant elle, s'assit, regarda en direction du bébé. Ensuite elle ouvrit le premier livre sur le dessus, un recueil de textes à chanter du Moyen-Age. Elle le reposa sur le côté puis considéra le suivent, Contes de Bretagne et d'Armorique, lut-elle en murmurant pour elle seule. Ensuite vint un inventaire de navires disparus en mer d'Iroise depuis la Révolution de 89. Une grande carte marine minutieusement détaillée des zones et des côtes de la Mer Celtique avec des flèches matérialisant les courants dominants et le marquage des hauts fonds, puis deux volumes concernant le Lady Náirne dont l'un contenait de nombreux plan, dessins et textes décrivant très précisément ce trois-mâts. La couverture déclarait sous le dessin du navire qu'il était le fleuron de la construction des navires de bois, et la fierté de tout le Nord de l'Écosse d'où il était sorti en juin 1852 pour sillonner les mers du globe.

- Je cherche à les vendre. Je voulais savoir si ça vous intéressait de me les acheter.
Elyne Malo leva la tête, la page qu'elle était à tourner figée en suspend dans son mouvement.
- Tu es sûr de vouloir les céder ?
- Oui, je les connais par cœur ou presque, alors...
- C'est dommage de te séparer de ces livres ; certains sont quasiment introuvables et assez recherchés. Attends, je reviens.
Elle se leva, sortit de nouveau de la cuisine et revint quelques instants plus tard portant sous le bras un grand registre qu'elle ouvrit sur la table devant la place qu'elle occupait. Elle arracha une feuille sur un bloc notes et se mit à parcourir les larges pages du cahier à l'aide de la pointe d'un crayon, jetant de temps à autre un regard vif sur les livres de Martin étalés maintenant à-côté d'elle.

- Tu peux en tirer au moins vingt francs de ce que tu as là, Martin.
- Vingt francs, t'es sûre ? s'étonna Martin, réalisant que ces vieux bouquins avaient peut-être davantage de valeur encore qu'il pensait.
- Écoute, essais de retrouver ce type qui est passé tout à l'heure. Je l'ai déjà aperçu. Il doit traîner dans le coin ces temps-ci. Quelque chose me dit qu'il pourrait peut-être t'en donner davantage. Tu n'as pas vu la convoitise sortir de ses yeux quant il s'est arrêté devant ma caisse pour les regarder.

Elyne referma son grand registre, le poussa sur le côté, considéra longuement les livres, puis Martin. Brusquement, elle se leva et alla à la fenêtre d'un pas digne et décidé. Elle tourna prestement la poignée et tira l'unique battant. La douce fraîcheur de l'air du dehors s'invita presque aussitôt dans la pièce.
- Si la vie est un courant d'air, alors ouvrons grand portes et fenêtres, soupira Elyne en contemplant les deux arbres bourgeonnant en ce dernier jour de mars qui égayaient la cour et assombriraient bien plus encore de leur feuillage la petite cuisine dans quelques semaines. Elle se retourna soudain et fixa Martin.
- N'y vas pas !
On entendit bouger dans le couffin.
- Quoi ?
Une petite main potelée monta doucement puis se rabattit.
- Ne vas pas sur ce bateau ; j'ai un mauvais présentement. J'ai peur !
Deux grands yeux bleu nuit étonnés sortirent de derrière leurs rideaux de paupières et embrasèrent de soleil la modeste cuisine.
- Elyne, ricanna Martin, arrête avec tes sornettes, ce bateau est solide comme le roc, tout le monde sait ça. De toute façon, ils ne veulent personne.
- Tu l'apprendras de toute façon, alors autant que je t'en parle maintenant. Des choses se sont passées cette nuit. Plusieurs des marins ne repartiront pas. On va chercher du monde sur le Náirne.
La petite main se tendit de nouveau. On entendit un léger cri d'oiseau. Elyne s'accroupit devant le couffin et pris délicatement le petit paquet de vie sur son bras.
- Regarde !
- Comme il est mignon ton petit bonhomme.
- Il te plait ? jeta Elyne d'une voix fêlée qui, comme une digue sur le point de céder sous le poids de la mer, s'efforçait une dernière fois de retenir les assauts de l'émotion.
Elle considéra le bébé puis leva brusquement les yeux, les plantant dans ceux de Martin.
- Il te ressemble, Martin !
Le matelot sentit une avalanche de neige glacée s'effondrer sur ses épaules.

Par Pascal Mhac Eimear - Publié dans : Nouvelles
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Mercredi 30 septembre 2009 3 30 /09 /2009 00:03

Les quatre mots que venaient de lâcher Elyne ce matin-là dans la petite cuisine derrière la boutique, firent à Martin l'effet d'un tremblement de terre. Le temps était-il vraiment venu de sonner le glas de toutes les précautions et les faux-semblants qu'ils s'étaient promis de respecter pour des raisons dont l'importance dépassait de très loin leur histoire personnelle ? En un instant, Martin vit défiler le cours de ces dernières années depuis qu'il était venu de Portsall.

Après le naufrage de la Lièvre d'où son père n'était pas rentré, Martin et son frère Erwann avaient dû assurer la subsistance de la famille. A Portsall, Martin avait alors peu de chance de trouver du travail. la première fois qu'il était venu à Brest cinq ans auparavant, Martin Le Borgne, alors âgé de quatorze ans, avait rapidement repéré la boutique des Malo. Une modeste vitrine dans une façade de bois sombre avait attiré son attention. Derrière, des livres étaient présentés sur des étagères. Leur couverture faisant face au passant, l'on pouvait voir sur certaines d'entre elles de sobres dessins qui trahissaient leur ancienneté. Mais surtout, les titres qu'ils portaient évoquaient les vieilles légendes qui couraient en terre bretonne ou bien l'histoire des gens d'ici. Martin était passé de nombreuses fois devant la librairie sans jamais y entrer. C'est deux ans plus tard seulement qu'il s'était décidé à en pousser la porte pour la première fois.

A l'intérieur, François Malo l'avait accueilli d'abord un peu froidement comme si Martin n'avait pas vraiment l'allure du client habituel du lieu. Puis Martin avait pris deux livres sur lesquels il avait posé des questions au libraire. Celui-ci sembla sentir le vif intérêt du « jeune homme » pour ces vieux bouquins. Ce jour-là, Martin sortit de chez Malo avec un recueil de personnages de légendes bretonnes et un curieux petit volume à la couverture sobre au milieu de laquelle on pouvait lire le titre Yians Doinn An Soghráinne. Heureusement pour Martin, le texte à l'intérieur était écrit en Français, quelque peu ancien certes, mais tout à fait compréhensible. Il y était question de l'île cachée de Saugrenie. L'auteur anonyme de l'ouvrage assurait que cette île existait bel et bien et affirmait y avoir vécu de très nombreuses années. Martin n'était pas franchement disposé à croire ces histoires, mais il entretenait un gout prononcé pour les légendes enveloppées de mystère.

Quand de retour à Brest environ un mois plus tard Il était repassé à la librairie, Malo et sa femme que tout le monde ici nommait la Malote accueillaient les visiteurs jamais nombreux dans cette boutique. La femme était visiblement plus jeune que son mari. Plutôt petite de taille, elle affichait un visage volontaire qu'encadraient des cheveux châtains clair mi-longs bien coiffés et légèrement ondulés. D'allure plutôt sportive, relativement mince, on eut difficilement pu se douter en la croisant qu'elle avait porté et mis au monde trois enfants. Pas mal pour une vieille, avait songé Martin. Elle devait avoir dans les vingt-cinq ans.

Il avait dit bonjour, les Malo avaient dit bonjour jeune homme, il avait dit puis-je regarder, les Malo avaient dit bien-sûre allez-y, il avait regardé. Les Malo avaient murmuré quelques mots entre eux. Il avait parcouru quelques étagères et s'était arrêté devant un livre de cuisine ancienne. Il s'était senti épié, avait légèrement tourné la tête de côté pour voir discrètement du bord de l'œil. Il avait vu. Le regard scrutateur de la libraire semblait le détailler, exprimant de la curiosité derrière quoi s'embusquait un soupçon de douceur réservée. Il avait ouvert le livre qu'il tenait maintenant entre ses mains et s'était plongé dans la lecture distraite d'une vieille recette de topinambours au vinaigre et châtaignes. Il avait feuilleté un moment survolant les autres recettes que présentait l'ouvrage. Ensuite, il s'était dirigé vers la caisse avec le livre.

De derrière son comptoir, la Malote continuait de l'examiner.
- Est-il vrai qu'un p'tit gars comme toi s'intéresse à la cuisine ?
- C'est surtout que j'aime bien manger et j'aime bien cuisiner ce que j'aime, et d'après ce que je viens de lire dans cet ouvrage, on y présente des recettes simples avec des aliments courants et bon marchés.
Martin avait tendu le livre à la Malote qui l'avait pris. Elle avait regardé sur la tranche de la couverture et avait annoncé le prix de soixante centimes.
Elle portait à son annulaire gauche une alliance dorée de style classique, et à l'annulaire droit un étrange anneau orné de deux mains en coupe tenant un cœur taillé dans une pierre de rubis surmonté d'une couronne aplatie. Plus tard, bien plus tard, au terme d'une belle nuit de tempête, elle confiera à Martin que cette bague lui venait de sa grand-mère maternelle, qu'elle ne la quittait jamais, qu'elle y tenait presque autant qu'à ses propres enfants.
- Tu comprends, Martin, mes enfants sont quelque chose de moi qui s'en tourne vers l'avenir inconnu fait d'espoirs et d'inquiétudes ; cette bague est la seule chose qui me reste de ma pauvre grand-mère que j'adorais ; elle me rappelle le pays et le passé d'où je viens. Grâce à cet anneau, je sais encore qui je suis, expliquera Elyne.

Martin avait payé son achat, la libraire lui avait rendu le livre puis lui avait demandé :
- Dis-moi, on m'a dit que tu est passé le mois dernier et que tu as acheté un petit livre tout blanc sur l'île de Saugrenie. C'est vrai ?
- Oui.
- Prends-en grand soin. Il n'en existe que sept exemplaires au monde. J'en ai un et maintenant tu en as un.
Puis un ton plus bas elle avait ajouté :
- Considère ce petit livre sans prétention comme un porte-bonheur. Est-ce que tu l'as lu ?
- Oui mais je comprends pas tout. Puis il y a des passages en Saugrenien et même si je crois reconnaître certains mots, c'est pas suffisant pour comprendre le sens d'une phrase entière.
- Te souviens-tu ce qui t'a amené à choisir ce livre ?
- Oui, je m'en souviens parfaitement. Dès que je l'ai aperçu, j'en ai immédiatement compris le titre alors que je ne connais pas cette langue. Ensuite j'ai jeté un œil à l'intérieur et j'ai pu vérifier que j'avais compris. Mais ça existe, le saugrenien ? Il y a vraiment dans le monde des gens qui parlent ce truc-là ?
- C'est une très belle langue faite de beaucoup de nuances et de subtilités. J'ai chez moi une publication en seize volumes qui présente une approche intéressante du Saugrenien. Je ne l'ai pas ici mais je pourrai sans doute te prêter au moins le premier volume. Si ça t'intéresse bien-sûre.
- Euh... Oui, pourquoi pas ?
- Cette présentation peut constituer tout au plus une approche instructive car une langue ne s'apprend pas dans les livres mais au contact de ceux qui la parlent. Observe comment un jeune enfant apprend sa langue maternelle. Il imite, il s'essaie à articuler, il jette des ponts sur l'inconnu, il tisse des liens intimes avec les mots, il se trompe, il est maladroit, mais les adultes autour de lui, à commencer par sa mère, sont émerveillés à chacun de ses progrès. Du coup il apprend d'autant mieux. Ce n'est pas par hasard si on parle alors de langue maternelle. Un livre, même très bien fait, ça ne sait pas faire tout ça. C'est un peu comme en cuisine : il suffit de savoir lire pour apprendre à réaliser à peu près n'importe quelle recette, mais le savoir-faire, ça se communique par l'expérimentation, par les erreurs aussi, et surtout  par le contact humain, ça se transmet de personne à personne.

Depuis ce jour, à chacun de ses retours à Brest, Martin n'avait manqué de passer au moins une fois à la librairie des vieux bouquins. Il avait essayé d'y entraîner Moustique, le fils du patron de l'Hostellerie du Cheval Rouge, mais y avait rapidement renoncé. Au fil du temps, il avait fini par bien connaître les Malo ; du moins le croyait-il.
Il y avait François Malo approchant la quarantaine. Son truc à lui, pour ce qui concernait la librairie, c'était la comptabilité, la gestion du commerce, l'établissement des commandes, le suivi des impôts et des taxes. Il y avait sa femme, réellement passionnée par l'univers des livres, qui savait communiquer de l'intérêt, et par conséquent savait vendre. Aurait-elle été aussi bonne vendeuse de fruits et légumes ou de poisson à la criée ? Martin était certain du contraire. Mais il s'amusait terriblement à imaginer Elyne Malo vêtue d'une blouse blanc-sale entrain s'époumonner à vanter la fraîcheur de la pêche. Ils se sont bien trouvés, ces deux-là, pensait-il alors. Puis il y avait les Malotins : trois petits démons indomptables, remuants et bruyants, se suivant à plus ou moins deux ans d'intervalle, que leurs parents tenaient le plus possible à l'écart du magasin, les confiant à Marcelle, la sœur de Malo.

Tout alla son train de ce côté-ci, et eut sans doute pu continuer jusqu'au bout des temps si, deux ans plus tard, au cours du printemps dernier, Elyne et Martin ne s'étaient retrouvés ensemble à ouvrir une boite de jeux qui devaient laisser quelques traces et modifier quelques destins, même s'il avait été convenu par la suite qu'il s'agissait d'une voie qu'il fallait bien vite refermer et n'en plus jamais parler, à moins qu'un signe d'Elyne Malo vienne en décider autrement.






Durant les tout premiers jours de mai, lors des fêtes qui avaient lieu chaque année à cette époque de printemps, la foire de mai ayant attiré du monde de toute la région battait son plein. Les camelots, marchands de balles de laine, chapeaux de paille, dentelles et rubans partageaient le pavé avec quelques vendeurs de chevaux, vaches, chèvres, volailles, et le reste, une suite de bric-à-brac invraisemblable à foison s'étirait le long des rues.

Les Malo fermaient traditionnellement la librairie durant toute cette semaine. François Malo profitant de l'occasion pour aller visiter sa vieille mère à Saint-Pol, avec sa sœur Marcelle, ils avaient emmené les Malotins pour la gare du chemin de fer avec valises et bagages. Les enfants, tout excités d'aller voir leur grand-mère, savaient que comme à chaque fois qu'ils s'y rendaient elle leur confectionnerait des gâteaux et leur offrirait des jouets. La Malote n'ayant que faire de rendre visite à sa vieille peste de belle-mère avait fait feu
de sa volonté sévère face à l'insistance de son époux pour qu'elle les accompagnât, et fort justement prétexté qu'avec Marthe, son amie de Sainte-Anne, elles avaient réservé une place sur la foire pour vendre des livres et des bricoles à Marthe. Elyne avait demandé à Martin qui se trouvait justement à Brest à ce moment-là s'il accepterait de venir leur donner un coup de main. Il avait accepté avec enthousiasme. Il connaissait un peu Marthe et son magasin de "n'importe quoi" comme il l'appelait, et l'idée de vendre de ses incroyables babioles de décoration lui plaisait bien. Du peu qu'il l'avait rencontrée, le souvenir qu'il gardait de Marthe se présentait sous les traits d'une célibataire volontaire et endurcie, un peu garçonne, avec une carrure de bûcheron et un franc-parler à décorner les vaches.

François Malo, un brin boudeur, sa sœur Marcelle et les trois Malotins étaient partis au petit jour du 1er mai, Martin était arrivé peu après, avait accédé à la boutique comme convenu par la porte de l'immeuble et la cour intérieure. Marthe avait déboulé presque dans ses pas. Ils avaient d'abord pris rapidement un café à la cuisine. La stature imposante de Marthe qui n'avait pas voulu s'asseoir semblait presque remplir le fond de la petite pièce, ses seins opulents retenus par le lacet d' un corset qui devait prier pour ne pas céder sous la pression. Martin buvant sa tasse l'avait observée intensément. En résumé, Marthe, c'était un bûcheron à forte poitrine qui tenait une boutique de n'importe quoi à Sainte-Anne du Portzic. Autrefois elle avait servi comme infirmière dans la Marine et en avait affiné un humour de carabin. A part ça, Martin trouvait sa compagnie agréable ; il aimait bien chez elle sa générosité un peu bourrue, énormément pudique, mais dénuée d'équivoque.

Après avoir déposé le matériel et les marchandises sur une brouette que la Malote gardait dans une remise au fond de la cour derrière la cuisine de son magasin, Ils étaient sortis et avaient pris par la rue jusqu'à la petite place où la Malote avait repéré un emplacement. Marthe avait descendu ses affaires la veille, préférant ainsi profiter du tramway qui ne circulait pas en ce 1er mai pour cause de fête du travail. Ils s'étaient installés, avaient monté une longue planche sur deux tréteaux de bois et avaient disposé les articles, qui ses livres anciens, qui ses lanternes à pétrole, ses assiettes de faïence finement décorées et encore ses bougies, ses pièces de monnaie de collection... La journée s'était fort bien déroulée. Le ciel assez dégagé avait été lavé par les fortes pluies de la veille. Le vent de la nuit avait asséché les rues et emporté les nuages vers l'intérieur des terres.
Elyne apparaissait étrangement radieuse, un sourire pétillant sous son chapeau de paille orné d'une rose rouge en tissu et de deux rubans blancs que le vent faisait danser par-dessus ses cheveux châtains, piquetés d'or sous l'effet du feu éclatant du soleil de mai. La laine couleur fushia jetée sur ses épaules abritait du frima une longue robe blanche qu'elle ne devait sûrement pas avoir portée bien souvent tant le tissus était éclatant. L'allure de vieille renarde de Marthe ajoutait encore de la fraîcheur à ce tableau inattendu, faisant presque oublier à Martin que neuf ans d'âge et trois enfants le séparaient de la Malote.

Martin se débrouillait vraiment bien pour vendre les livres. Son bagou, son intérêt pour la lecture et le répondant dont il usait avec mesure face aux badauds opéraient d'une efficacité redoutable. Il avait observé comment s'y prenait la Malote. Il lui avait semblé ressentir la présence d'un grondement sourd murmurant par-dessous les sourires polis des femmes qui s'adressaient à Elyne, et une sorte d'insolence discrète, désinvolte dont elle usait à répondre à leurs questions ou leurs marchandages. Alors il intervenait de toute l'amabilité et le sourire qu'il savait faire pour venter un ouvrage ou arrêter un prix, et les dames ne repartaient pas souvent les mains vides.
_ On est au point, Martin Le Borgne, avait rit Elyne, en passant derrière lui, lui empoignant brièvement l'avant-bras d'une main joyeuse.

A midi, ils avaient partagé du poulet froid qu'ils avaient acheté sur place et du jambon salé que Marthe avait ramené de chez elle. Puis Marthe avait dit :
_ Elyne, tu viens toujours à la maison ce soir ? et se tournant vers Martin, tu viens aussi ? A moins que tu aies prévu quelque chose, mais sinon tu viens ?
_ Euh...
Mais oui Martin, viens, c'est bien chez Marthe, puis on va pas rentrer chacun chez soi comme des ours, allez !
_ C'est d'accord, avait conclu Martin, pas mécontent de passer une soirée sympa en compagnie de ces deux femmes d'apparences si différentes.
En début d'après-midi, le ciel avait blanchi mais le soleil perçait toujours le grand voilage des nuages que le vent étendait sans fin depuis la mer. C'était beaucoup mieux que de rentrer tout seul à la petite chambre sous les toits de chez la Louise.

Vers trois heures d'après midi, ils avaient ramassé les affaires, plié les tréteaux, chargé le tout sur la brouette et avaient rapporté leur chargement chez la Malote, dans la remise de la cour. Elyne s'était changé et avait pris quelques affaires.
Ils s'étaient rendus à pied à Sainte-Anne.
_ demain on aura le tramway, avait assuré Marthe.
Ils avaient pris par le chemin de la côte qui longeait le relief du Portzic. L'inconvénient était qu'après, la montée qui les attendait était assez raide. Mais Marthe devait s'arrêter à sa boutique de n'importe quoi avant qu'ils montent chez elle. Martin aimait passer par là. La mer était à grossir. La houle ventrue se hérissait de part et d'autre de crêtes écumantes. Des mouettes jouaient à voler à reculons contre le vent d'Ouest qui se levait. le long du chemin, des buissons de genets furieux remuaient, poussant des soupirs courroucés. Nos trois marcheurs progressaient en file indienne et en silence, leur pas crissant sur les cailloux. Chacun savait que le gros de la tempête était à venir. Nul n'était besoin de parler car on parvenait presque à s'entendre penser.

Ils s'étaient arrêtés brièvement au petit magasin fermé pour cause de foire, juste le temps pour Marthe de prendre quelques affaires. Cette enseigne était connue au delà de Brest. Certains des clients qui en passaient la porte venaient d'assez loin, de Saint Brieuc, de Rennes et même de Nantes. Il était arrivé que de riches voyageurs de Paris de passage à Brest fassent un détour pour acheter quelques souvenirs ou des assiettes habilement illustrées de savants motifs. Aussi la foire, qui donnait lieu à cinq jours bien agréables, constituait surtout un moyen pour Marthe de faire connaître un peu plus encore son commerce. D'ailleurs chaque année elle emportait de petites cartes portant l'adresse, un plan d'accès simplifié et une image de la façade de la boutique.

Ils avaient grimpé la côte qui menait chez Marthe. Si Martin connaissait la boutique pour y être passé deux ou trois fois, il n'était jamais monté chez elle. Marthe habitait une petite maison murée de pierres de taille et coiffée d'un toit pentu d'où sortait une grosse cheminée de pierres, un peu à l'écart du village. la petite demeure était  entourée d'un jardinet modeste mais bien tenu. L'alentour était une fôret peuplé d'arbustes dont l'état général témoignait des batailles qu'ils avaient livrées face au vent hargneux et salé.

D'ici, au-delà des arbres, on devinait la mer qui s'ouvrait sur le large au couchant. Plus à gauche, on dominait l'entrée du  goulet et les falaises de l'autre côté de l'eau. Les quelques bateaux qu'on voyait y circuler semblaient des maquettes fragiles à la merci du courant et des pierres.

A l'intérieur, une grande pièce occupant presque tout le rez de chaussée tenait lieu à la fois de cuisine, de salon, de bureau, d'atelier, d'entrepôt de cartons et de matériels divers, outils de jardinage, de menuiserie, de petite maçonnerie, qui s'entassaient dans un bon quart de la salle. En dehors de ce coin chaotique, tout était net et bien rangé. La lumière du jour entrait par de rares et étroites fenêtres serties dans l'épaisseur des murs. Martin s'était dit que cette bâtisse devait bien braver les caprices du temps depuis au moins l'époque de la duchesse Anne tant elle semblait ancienne. Une cheminée d'une taille et d'une profondeur impressionnantes ouvrant sa grande bouche grise dans le mur à droite, diffusait une haleine de cendre de bois dans toute la maison.
Par devant le foyer, on avait placé deux bancs de bois cirés face à face de chaque côté d'une table basse de même matériau sur laquelle Waterloo, le matou de gouttière de Marthe, roulé en boule sur un coussin avait levé la tête un instant quand ils étaient entrés. Une longue table en chêne occupait le centre de la pièce. L'esprit de ce lieu dégageait une chaleureuse et familière bienveillance en signe de bienvenue. Du dehors et de la cheminée on entendait fourrager le vent. C'était comme si la demeure de pierres se préparait, immobile, à traverser la dix-millième tempête de sa vie, sans effroi ni affolement, juste le soupir agacé d'un grand fauve qu'un insecte importun vient déranger pendant la sieste.

Marthe avait fait visiter son intérieur à Martin de la cave au grenier. La cave à elle seule constituait une pièce de musée. Creusée dans la roche et couverte d'une voûte basse, elle rappelait les profondeurs des châteaux médiévaux. Marthe y entreposait des objets divers, des jeannes où fermentait un divin brevage et quelques bouteilles d'un vin qui devait faire du bien au palais. Un jambon accroché à une barre fixée dans la pierre pendait, accompagné de quelques saucissons. Sur une étagère de bois traité, des bocaux alignés devaient tenir enfermées de succulentes terrines. A l'étage, se trouvaient quatre pièces dont trois étaient des chambres.
- Tu n'auras qu'à dormir dans celle-ci, avait dit Marthe, lui montrant une chambrette réduite mais bien tenue sur l'arrière de la maison. Une lucarne carré près du plafond tenait lieu de fenêtre.
Un lit étroit et une tablette en occupaient les trois quarts. Au mur au dessus du lit un filet d'ornement était tendu, trois étoiles de mer et un coquillage exotique y étaient accrochés.
Martin se dit qu'il s'accommoderait parfaitement de ce petit nid fort sympathique.
Il n'aurait guère le loisir de s'en accommoder...

Le grenier, quant à lui, n'avait rien d'original. Plus étroit que le reste de la maison, il se faufilait sous le faîte du toit fortement incliné. Encombré d'un fouillis d'affaires qui ne servaient plus, il était l'avant-dernière demeure des anciennes choses, le paradis des rats et un terrain de chasse pour Waterloo.

Ils étaient redescendus, avaient trouvé Elyne installée à un bout de la grande table, une feuille de journal étalée devant elle, à éplucher de grosses pommes de terre qu'elle jetait ensuite dans un récipient posé juste derrière le journal.
_ Alors, comment trouves-tu le palais à Marthe ? Ça ne valait rien de monter jusqu'ici ?
Martin avait acquiescé, mais d'un air un peu distrait, parce qu'Elyne dégageait quelque chose de radieux et quelque peu mutin dans l'expression de son regard et de sa voix qu'il ne lui connaissait guère que depuis le matin de ce 1er mai. Ça l'intriguait, ça l'attirait, ça l'inquiétait sans doute un peu aussi, mais cette inconnue flamboyante jaillissant
par moment hors de la coquille rigide de la Malote, épouse, mère et libraire de son état dans la bonne société bourgeoise très catholique de Brest, cette inconnue pétillante, malicieuse, charmeuse, de plus en plus libre et épanouie au fil de la journée qui avançait,
le troublait terriblement. Mais vu d'ici, tout semblait donner à la grande ville pourtant si proche l'apparence d'une contrée lointaine animée d'un peuple aux mœurs étrangères.


Par Pascal Mhac Eimear - Publié dans : Nouvelles
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Dimanche 4 octobre 2009 7 04 /10 /2009 23:50

Soudain, un détail qui lui fit l'effet d'un aveu sans promesse bondit devant les yeux de Martin. Seul l'anneau de Claddagh avec son cœur de rubis brillait aux doigts d'Elyne ; sa main gauche était nue de tout ornement. Elyne parût remarquer l'observation du matelot. Sans précipitation, elle posa le couteau à éplucher sur le journal, se saisit d'une serviette et y essuya ses mains, les soustrayant ainsi au regard inquisiteur de Martin. Elle ne le lâcha pas des yeux pour autant, un regard espiègle et sauvage. Martin releva lentement les yeux vers le visage d'Elyne, parcourant au passage, comme on caresse, le tablier de cuisine à petits carreaux arrondi par sa poitrine de par dessous le tissus d'un corsage de même couleur rubis que la pierre à son doigt, son cou, ses lèvres si généreuses pour son âge. Ce que se dirent leurs yeux lorsqu'ils se rencontrèrent, c'est ce qu'il faudrait savoir.

A dix-huit ans et une poignée de mois, Martin n'avait guère connu des femmes que quelques filles des ports, et aussi Émilie, une de par chez lui avec qui il avait laborieusement brouillonné ses premières étreintes entre deux campagnes.

Marthe, accroupie devant la cheminée besognant à ranimer le foyer semblait si loin que c'est à peine si Martin l'entendait remuer la bûche et le branchage au tison. Elyne replia le papier journal sur les épluchures, se leva, alla jeter son paquet dans la poubelle à côté du bac de la cuisine. Elle détacha les liens du tablier qu'elle pendit à son crochet.
_ Marthe, je te laisse les patates sur la table, je sors faire un tour prendre l'air. Martin, ça te dis de venir ? C'est joli par ici.
_ Oui je sais.
Tu parles que ça lui disait de venir ! Il alla décrocher son caban du clou derrière la porte d'entrée et tendit son manteau à Elyne, l'aida à enfiler ses manches. Ce geste au demeurant banal qu'il avait vu faire souvent, il aurait aimé le faire durer longtemps.

Au dehors, le crépuscule embrasait d'orangé les nuages accumulés durant l'après-midi. Le vent les faisait rouler sous la voûte du ciel. Deux cormorans aux ailes tendues glissant sur la vague du vent passèrent au dessus de leur tête et filèrent vers l'horizon des falaises d'en face.
_ Il manquerait plus qu'il pleuve.
Elyne ne répondit pas. Ils marchèrent quelques temps en silence, leurs yeux rivés sur le chemin des cailloux, le tonnerre dans la poitrine.
Ils passèrent devant les ruines de ce qui avait été autrefois un mur d'enceinte fortifiée quand Elyne rompit le silence et murmura presque comme à l'église.
_ regarde ! C'est l'ancienne porte d'un fortin avec sa bretèche au-dessus pour en garder l'accès. C'est vieux comme les pierres ! Viens, on va prendre par là. Ça monte sur le plateau. De la-haut on a une vue incroyable sur la baie. Par temps clair comme ce matin nous aurions aperçu les îles, mais tout-à-l'heure c'est moins sûr.

La bruyère et les buissons couraient sur la lande déserte, sifflant comme des serpents, secoués par les rafales. Ils étaient seuls debout face à l'horizon où par instants un soleil rougissant surgissait hors de son étui de nuages et s'apprêtait à embrasser l'océan. Au large, on distinguait quelques rares bateaux se dirigeant vers la passe pour entrer dans les ports. Côte à côte, immobiles comme les pierres levées, Elyne et Martin contemplaient sans rien dire le paysage qui s'ouvrait immense et lumineux face à eux, un orage tournoyant dans tout leur corps. Soudain, Martin sentit venir sur le dos de sa main droite, le frôlement du dessus de la main d'Elyne. Il déplia ses doigts le long des siens qu'ils entremêlèrent par degrés. Puis leurs deux mains enlacées, préfigurant le prélude d'un corps à corps enivrant, simulèrent par leur jeu sensuel d'audacieux et somptueux échanges.

Martin, n'y tenant plus, tourna la tête vers Elyne. Il vit qu'elle le fixait intensément d'un regard de chat sauvage affamé. Il se pencha sur son visage et pour la première fois leurs lèvres se frôlèrent en une caresse d'une douceur merveilleuse. De la pointe de sa langue, Martin vint caresser furtivement la lèvre supérieure d'Elyne qui ouvrit le seuil de sa bouche et vint à sa rencontre. Il était ivre du goût de sa langue frétillant comme un poisson pris au filet et de son haleine toute proche. La Malote avait définitivement abandonné la place, et c'est une Elyne triomphante et magnifique que Martin pris par les hanches et ramena en douceur contre lui, un torrent de chaleur dans le ventre. Tel un grand albatros ouvrant ses ailes puissantes avant que de s'envoler pour une longue traversée océane, elle releva ses bras et en enclos le cou de Martin. La pluie se mit à tomber, inclinée par le vent. Rien ne devait interrompre leurs baisers. Au contraire, cette pluie fine qui les giflait, mouillait leurs visages et les serrait plus fort encore, était un cadeau du ciel.

_ Nous devrions peut-être chercher un abri, suggéra Elyne, feignant d'essuyer de sa main trempée la joue gauche de Martin. Mais c'est juste une averse qui va passer.
Prononçant ces derniers mots, elle prit un air brusquement songeur. Naturellement, rien autour d'eux ne pouvait leur servir de refuge contre les caprices du temps qu'il fait ni la course du temps qui passe. Et d'ici qu'ils s'en aillent trouver plus loin ce qu'ils cherchaient, l'eau du ciel serait partie arroser d'autres inconnus.

Ils parcoururent le chemin qui les ramenait chez Marthe avec de plus discrètes attentions. Si la lande était déserte en cette soirée de gros temps, ils savaient qu'en revanche en retournant ils pouvaient être vus par quelqu'un. La réputation de la libraire craignait d'en être affectée d'irréversibles manières. Martin lui-même imaginait trop bien les commentaires acerbes de la bonne société puritaine à l'entour. Pour la première fois, il eût peur pour cette femme qui sous un couvert bien conforme aux convenances dissimulait une volonté orageuse de vivre. La regardant marcher à ses côtés d'un pas décidé, il la trouva grande malgré sa taille moyenne. Il leur était inutile de s'étonner, de se demander ce qui les avait pris. Ils le savaient. Ils découvraient ensemble, un peu surpris, qu'une part secrète d'eux-même le savait depuis longtemps. Qu'allait-il advenir de ce feu pétillant mais fragile qu'ils venaient d'allumer sur la lande battue par le vent et la pluie ? Allaient-ils l'entretenir, le faire resplendir de mille flammes immenses irradiant les ténèbres ? Allaient-il le laisser s'épuiser et s'éteindre comme passe l'averse ?

La pluie était effectivement passée. Ils étaient rentrés chez Marthe juste avant la nuit. Le ciel avait maintenant une couleur gris-bleu s'assombrissant. Le vent avait forci. Autour d'eux les rafales agitaient rageusement les branches et les buissons.

A peine poussé la porte de la maison de pierres, ils furent saisis d'agréables effluves de volaille frite, de beurre fondant, d'herbes aromatiques, d'épices et de pommes de terre au lard ; le tout baignait dans une douce chaleur où crépitait le foyer dans la cheminée. Ils avaient faim. Marthe avait allumé trois bougies dont les flammes vacillèrent un instant avant qu'ils ne referment la porte derrière eux, au nez de la tempête.
_ On a bien travaillé aujourd'hui. On mérite bien un vrai repas de fête ! avait lancé Marthe en souriant aux arrivants.
_ Nous t'avons tout laissé préparer toute seule, fit Elyne faignant le regret.
_ Heureusement que je vous ai pas attendus. J'ai ouvert un bocal de gésiers. Y'a un problème avec les gésiers ?
_ Oh non, au contraire !
_ J'en était sûre, se moqua Marthe.
Martin balaya la grande pièce du regard et s'arrêta étonné sur les deux marmites qui fumaient sur la grosse cuisinière à charbon.
_ Marthe, est-il possible que vous attendiez un régiment ? fit-il, un brin railleur.
Marthe, surprise par l'aplomb soudain de la remarque du matelot, et sans doute aussi par les visages rayonnants teintés de joie de ses deux invités, resta interdite une pincée de secondes. Puis, affichant un soupçon de sourire bienveillant :
_ Martin, à l'intérieur de ces murs épais d'un bon mètre, tu peux bien me dire tu. Je suis pas une bigote léonarde, moi, ajouta-t-elle d'un clin d'œil moqueur à l'adresse d'Elyne.
_ Moi non plus, rétorqua celle-ci avec une expression d'innocence qui frisait la caricature.
Martin l'aida à se défaire de son manteau qu'il accrocha au clou derrière la porte et fit de même avec le sien.

Quand il se retourna, Elyne s'était rapprochée de la grande table et contemplait les trois couverts disposés en triangle à un bout.
Marthe, fit Elyne, Nous ne serions pas mieux à diner à la petite table près du feu ? Je pense que Martin aussi apprécierait. Qu'en dis-tu, Martin ?
_ Ben... oui ! En plus on aurait bien chaud.
Marthe acquiesça d'un signe de tête et d'un sourire.
En moins de temps qu'il faut pour le dire, elle rassembla les trois assiettes et les couverts qui les entouraient et les porta sur la petite table, les replaçant au hasard. Elle avait l'air d'apprécier finalement cette petite entorse à son organisation de la soirée.
_ d'habitude, quand je viens toute seule, on mange toujours là-bas. C'est parce que tu es là qu'elle voulait nous placer à sa belle table en chêne, avait glissé Elyne à l'oreille de Martin.
_ Franchement, j'aime mieux qu'on mange là-bas. Mais elle est gentille ta copine.
Se disant, il entoura de sa main le bras d'Elyne. Jouant à la faire monter et redescendre légèrement en une vague régulière, il sentit sous ses doigts et sa paume se tendre les muscles à travers le tissus rubis de sa manche.
Comme Marthe se retournait face à eux, il abandonna brutalement sa prise soyeuse et rabattit son bras. Elyne le regarda d'un air d'abord surpris puis amusé.

Ils s'installèrent donc autour de la petite table de la cheminée. Il devait se cacher quelque part sous la maison de Marthe une mine de jambons et une source de chouchenn.
_ Il est bon ! il vient d'où, demanda Martin ?
_ Je le fais moi-même. Les jeannes que tu as vu allignées tout-à-l'heure à la cave, c'est celui de l'année prochaine. Le miel vient de chez Roland, un gars du Conquet qui entretient des ruches à rayons. Il vient assez souvent par ici, surtout depuis qu'ils ont ramené le tramway jusqu'à Sainte-Anne. Ça, on peut dire que le tramway, ça nous a changé la vie à nous autres de par ici ! Je me souviens la première année que je me suis installée dans le coin, c'était encore le temps de l'hirondelle qu'il fallait aller attraper à la Trinité. Si t'arrivais, que le carrosse était passé, t'avais plus qu'à aller à pied ou à rentrer à la maison et attendre le lendemain. A l'époque, j'ai pris le magasin. Ça démarrait pas ! J'ai mangé des pierres pendant un an.
_ Mais vous auriez... tu aurais pu continuer à faire l'infirmière dans le civil ?
_ Oui j'aurais pu. Mais je voulais pas. J'aurais pu travailler à l'hôpital, surtout que le médecin-chef du service des blessés en pinçait pour moi. Moi, beaucoup moins mais à l'époque j'aurais pu lui demander la lune et je lui ai pas demandé ; je suis conne !
_ Oui c'est vrai, tu aurais pu la lui demander. Comme ça tu l'aurais accrochée là au plafond et ça nous aurait fait de la lumière ! lança Elyne en se reculant contre le dossier du banc de bois, laissant éclater un fou rire.

 Marthe dessina un sourire de bonheur qui illumina son visage.
_ Quand j'ai quitté l'armée, ou plutôt quand l'armée m'a quittée parce qu'elle me trouvait trop vieille pour elle - Martin sentit la chaleur du bras d'Elyne s'enrouler autour de son cou, -  j'ai voulu tourner la page et me construire une nouvelle Marthe - puis Elyne vint blottir sa tête sur son épaule. - J'en avais assez de rafistoler des corps, de réparer et soigner des bobos à des gens qui savaient pas se laver et qui venaient dans mes mains avec leur puanteur et leur crasse - Martin, désorienté par une attitude aussi ostentatoire avec Marthe qui leur faisait face ne savait que faire et n'osait plus bouger. - Quand je rentrais après les permanences, j'avais l'impression que ma peau puait leur odeur. Je supportais plus ma peau, j'en voulais une autre. Alors je me suis mise à chercher, puis j'ai trouvé cette boutique à l'écart de la ville. Ça m'a séduit immédiatement... Et pourtant, qu'est-ce que j'ai pu l'aimer, mon métier ! On va parler d'autre chose. Je vais chercher la suite. Bougez pas d'ici. Je reviens.

Marthe se leva, ramassa le plat vide et l'emporta.
_ Qu'est-ce qui ne va pas, Martin ? Tu te tiens raid comme un menhir.
Martin ne dit rien. Il montra Marthe de la tête qui leur tournait le dos, ramenant le plat à la cuisine.
_ Marthe ? Ça fait longtemps qu'elle a compris. Ça remonte à l'instant même où nous sommes rentrés. Tu n'en as rien vu parce que tu ne la connais pas bien. Moi je la connais ; avec ses yeux de faucon, elle voit tout avant tout le monde. Mais s'il est une personne ici-bas dont nous n'avons rien à craindre, c'est bien Marthe. Crois-moi !
_ Ici-bas, répéta Martin songeur, comme si cette expression contenait l'essentiel du discours d'Elyne.
Ils s'étreignirent. Au hasard de leurs caresses, leurs lèvres se rencontrèrent, surprises et heureuses de se rejoindre à nouveau.

Entendant revenir les pas de Marthe, ils se délièrent graduellement, comme on fait une politesse sans prétendre en avoir l'air. Ils gardèrent cependant leurs mains l'une dans l'autre, coincées entre eux sur le banc. Des mains sages, cette fois, juste pour garder le contact et dire l'émotion.

Le reste du repas se passa comme une fête où chacun était heureux d'être ensemble. Martin raconta ses campagnes en mer. Pour la première fois il était fier de dire la vie d'un matelot breton courant après des emplois précaires faute d'avoir trouvé un boulot régulier parce qu'il avait son caractère.
Marthe dit les hôpitaux militaires de fortune dans des conditions difficiles où la pathologie la plus bénigne ou la moindre plaie pouvait prendre des allures de catastrophe, tant les fournitures médicales n'arrivaient pas toujours à temps et les conditions d'intervention étaient précaires. Elle raconta par le menu l'histoire d'un marin qui lui était arrivé, s'étant blessé assez profondément le pénis avec une lame de rasoir.
_ Je faisais la nuit, j'étais toute seule. Tu l'aurais vu le pauvre gars quand ils me l'ont amené crispé comme un cèpe de vigne. On me l'a ramené en urgence. C'est tout juste si ils me l'ont pas jeté sur la table en me disant démerde-toi, ces salauds.
Ça pissait le sang. On avait plus de compresses stériles et le gars il s'angoissait, tu pouvais rien lui dire pour essayer de le calmer, il t'écoutait pas, tu penses ! Un moment il est tombé dans les pommes. Du coup, ça m'arrangeait parce que j'avais plus à gérer sa peur et je pouvais me concentrer sur la blessure.
Elyne ne parla pas de la librairie ni de son passé d'avant, que Martin était impatient de découvrir. C'était comme si l'histoire d'Elyne démarrait quand elle avait quinze ans, qu'elle avait débarqué à Brest. D'avant, il ne disposait que de quelques nuages d'information : une grand-mère Gráinne d'origine irlandaise qui l'avait élevée, une petite sœur Sine qui vivait Dieu sait où et qu'elle n'avait pas revue depuis des lunes, une mère morte en couches à la naissance de Sine lorsqu'elle avait trois ans, un père fou de chagrin qui disparaît quelques mois après, un débarquement à Brest à quinze ans dans de mystérieuses circonstances. D'où venait-elle ? De quoi étaient faits les souvenirs de son enfance ? Ces questions qu'il tenait jusqu'alors pour accessoires, Martin les trouvait désormais de grande importance.

A la fin du repas qu'ils avaient préféré finir d'accompagner à l'eau pour cause de départ matinal le lendemain, Marthe remis du bois dans la cheminée. La lumière projetée par les flammes diffusait une douce chaleur orangée. Une fois la table débarrassée, ils se mirent à raconter des légendes. Elyne parla la première du Berger du Diable.
Elle raconta les naufrages, les bateaux perdus en mer dont la rumeur disait qu'ils avaient été victimes de ce personnage malfaisant qui les jetait sur les récifs de l'île de Saugrenie.
_ il vient sur le port sous les traits d'un matelot, un peu comme toi Martin, puis une fois en mer, il dévie le navire de sa route à l'aide de ses pouvoirs. Ensuite dans la nuit il monte sur le pont, se met à regarder l'horizon, puis il siffle un air joyeux. Les éléments se mettent en colère, se déchainent et le bateau finit par aller se déchirer sur les rochers affleurant à l'abord des côtes de l'île. Des hommes de l'ombre accourent alors pour s'emparer du chargement et tuent à coups de gourdin ou de hache les marins survivants affolés qui tentent de rejoindre la terre ou de fuir au large et pourraient ensuite être secourus et aller raconter ce qu'ils ont vu. Heureusement, quelques rescapés ont pu témoigner de certaines de ces disparitions et aujourd'hui, le Berger et ses complices sont connus du nord de l'Écosse et de l'Irlande jusqu'en bas de l'Espagne  et même plus loin. La légende leur donne l'aspect de personnages irréels. Mais je sais qu'ils existent autant que nous autres.
_ Veux-tu dire qu'ils existent vraiment, questionna Marthe ?
_ Oui , je ne les ai jamais vus, bien-sûre. Mais j'ai de très bonnes raisons d'y croire, ponctua Elyne, l'air soudain lugubre.
_ Mais ça sert à quoi de faire couler les bateaux ? intervint Martin qui n'avait pas prononcé une parole depuis plusieurs minutes.
_ Je viens de le dire. Ça sert à récupérer leur fret et tout ce qu'ils estiment pouvoir leur être utile sur l'épave.
_ Alors d'après toi le Berger du Diable et ses compagnons de malheur ne seraient qu'une bande de sinistres naufrageurs ?
_ Oui ! Mais des naufrageurs saugreniens ne sont pas des naufrageurs comme les autre. Ils sont pires, Martin. Ils se servent de la sorcellerie pour peu qu'elle leur est utile. Ils n'hésitent pas, même si ils savent que c'est strictement interdit par le code des Sages. Ils se moquent bien de ce qui est interdit puisque personne ne peut rien contre eux. Ils en profitent et perpétuent leur sale besogne en totale impunité !
_ Tu joues bien la comédie Elyne ! On croirait presque que tu parles sérieusement. Tu es forte pour raconter les histoires !
_ Je parle sérieusement, Martin. Le Berger du Diable n'est pas un personnage fictif. Il existe bel et bien.
_ Mais oui ! ricana Martin, et moi, je m'appelle Merlin, Mon copain c'est le roi Arthur, je suis barde et un peu sorcier aussi quand les basses besognes de la politique me laissent du temps libre !
Elyne repartit d'un nouveau fou rire qui se communiqua à ses deux convives et se serait bien propagé jusqu'à Landerneau si l'épaisseur des murs de pierres ne l'avait étouffé dans l'enclos de la maison. Puis, prenant un air soudain plus grave, mais où subsistait une pointe de sourire, elle précisa :
_ Naturellement, je ne crois pas un traitre mot de ce que vous affirmez là, mais sans vous en douter vous venez de marquer un point en or, Martin Le Borgne Sieur de Portsall.

Marthe raconta des histoires de lutins, de licornes dans la forêt et de sirènes ensorceleuses face aux chants et aux charmes desquelles des marins ne pouvaient résister, ce qui fit sourire Martin : "qui pouvait bien résister aux charmes si exotiques d'une femme dotée d'une queue de poisson pleine d'écailles de poisson et qui, forcément, sentait le poisson ?"
Mais Marthe mettait tant de cœur à faire de beaux récits, leur donnant même une certaine vraisemblance ! Ainsi dans cet exercice rivalisait-elle plutôt bien avec Elyne.

Quand vint son tour, Martin fit le récit d'une bien curieuse légende.
_ Le soir à la veillée dans les tavernes, on conte parfois qu'il y a bien longtemps un géant si grand qu'il pouvait traverser la mer à pied avait grandi sur une île mystérieuse au cœur de l'océan. Contrairement à ses semblables, sa croissance ne cessa point lorsqu'il fut adulte ; chaque année il prenait en taille la longueur de sa main, laquelle s'allongeait en proportion, bien-sûre. Il ne tarda pas à dépasser la cime des grands chênes et continua de s'étirer vers le ciel.Tant est si bien qu'il écrasait tout sur son passage et que l'île qui l'avait vu et fait grandir ne fournissait plus de nourriture assez pour apaiser son appétit gargantuesque. La mort dans l'âme, il se résolu un jour à partir chercher ailleurs de quoi subsister. - Elyne prit la main de Martin et la serra très fort, visiblement émue. - N'ayant trouvé aucun refuge où survivre, il erra seul sur l'océan. Il se nourrissait de tout ce qu'il y trouvait : Il engloutissait des bancs entiers de thons ou de saumons, il attrapait des baleines dans ses mains gigantesques et les mangeait crues. Même les ressources de la mer commencèrent de s'épuiser. Les pêcheurs avaient de plus en plus de mal à s'approvisionner. Un jour, un grand sorcier réunit une centaines d'hommes qu'il répartit en équipages sur cinq navires pour chacun desquels il désigna un capitaine afin de partir à la recherche du géant. Sillonnant les mers, ils mirent dix-huit lunes à le localiser. Ils le trouvèrent un jour au petit matin, bien plus loin au Nord que le nord de l'Écosse. Plus au Nord même que les îles perdues qu'on croise au-delà, là où la mer porte d'étranges collines de glace aux formes inquiétantes, où parfois, durant la nuit, le ciel est parcouru de curieux nuages de lueurs vertes.
L'opération était périlleuse. Le sortilège à jeter au géant nécessitait de s'en approcher suffisamment et, même sans le vouloir, il pouvait facilement d'un geste machinal briser les navires et perdre leurs équipages.
Le navire sur lequel se trouvait le grand sorcier s'approcha prudemment du géant. Après plusieurs tentatives infructueuses, il réussi enfin à changer le géant en une myriade de sardines dont le banc immense nagea instantanément vers le sud. Les navires reprirent la route de leur port d'attache. Quand le sorcier et ses hommes débarquèrent sur leur île perdue une grande fête fut célébrée en leur honneur. Tout rentra dans l'ordre. Les poissons et les baleines réapparurent. Depuis, dans l'océan, le géant continue à parcourir les mers sous la forme de milliers de sardines.

_ Où as-tu entendu cette histoire, Martin, demanda Elyne d'une voix tremblante ?
_ Comme je l'ai dit au début, dans quelque taverne de hasard le soir à la veillée.
_ Je serais curieuse de connaître le genre de taverne que tu fréquentes, toi. L'histoire que tu viens de dire, ma grand-mère me la racontait quand j'étais petite. Et quand mes enfants seront plus grands, je la leur raconterai à mon tour. C'est l'histoire de Colm An Thórainn, le géant qui demeurait sur la montagne de Thórainn de Saugrenie ! Il est une chose que de conter les histoires qui se sont propagées hors de Saugrenie comme celle du Berger du Diable, il en est une autre de dire les contes sacrés de l'intérieur de l'île. Martin, ces légendes-là s'accompagnent de pouvoirs magiques qui peuvent s'exercer sur celui qui les dit comme sur ceux qui les écoutent. Il ne faut pas jouer avec ça sans savoir précisément ce qu'on fait. Les pouvoirs contenus derrière les mots de l'histoire de Colm sont bienfaisants à la condition de nommer sept fois le géant dans le cours du récit que tu en fais. Pour cette fois tout va bien. L'esprit du conte de Colm An Thórainn n'est pas fâché après toi.

Un moment de silence passa. On entendit le vent hurler là-haut dans le grenier. Un souffle d'air s'engouffra dans le conduit de la cheminée, coucha les quelques flammes qui consumaient le bois sec et illumina le brasier un instant. une branche craqua et cracha rageusement en l'air une gerbe d'étincelles rougeoyantes. Waterloo, le chat de la maison, assis sur le bord de la grande table en chêne, dressa l'oreille, se tendit brusquement, sauta à terre, bondit dans l'escalier qui montait à l'étage, le gravit en courant et disparût vers de mystérieuses occupations de chasseur de rats. Puis tout redevint calme. Seules les flammes du foyer ravivées par la braise montaient davantage. Elyne vint se serrer contre Martin qui enveloppa sa taille de son bras musculeux de matelot. Il  se mit à l'observer,  s'aperçut  qu'un détail avait changé sur elle. Plus rien ne séparait de sa peau le tissu rubis formant les deux rives insidieusement ondulées du décolleté en châle. Tels deux soleils sortant graduellement d'une nappe de brouillard, les pointes de ses deux seins vinrent affleurer la soie rouge. Et si cette femme était vraiment une sorcière saugrenienne ? Et si elle l'avait envouté afin de servir d'obscures desseins diaboliques ?
Il chassa du revers cette pensée trop envahissante, animée d'une volonté satanique de semer dans son esprit la graine du doute. De toute façon c'est ridicule ; c'est juste des histoires de bonnes femmes ! Ça n'existe pas. Ça se peut pas !
Et pourtant...

_ Il est bientôt onze heures, les amis. Je vais vous laisser, je monte me coucher sinon j'arriverai pas à décoller demain, annonça Marthe interrompant le silence, bonne nuit !
Se disant, elle se leva et se dirigea vers l'escalier.
_ Bonne nuit Marthe !
Marthe s'arrêta au bas des marches et se retourna vers eux.
Un pied déjà engagé dans l'escalier, la main posée sur la boule de la rampe, elle ajouta sur un ton d'autorité comme on rend une politesse sans prétendre en avoir l'air :
_ Traînez pas trop longtemps ici. Vous couchez pas trop tard sinon vous arriverez pas à vous lever. Demain on départ à six heures et faudra pas traîner. Enfin... si le temps s'est calmé d'ici-là.
Martin nota en l'observant gravir les marches de bois que la quatrième et la neuvième latte grinçaient. Il ne voyait pas bien à quoi pouvait servir de prêter de l'attention à des détails pareils, mais on ne sait jamais. On ne connaît jamais trop bien une vieille maison isolée dans laquelle on s'apprête à passer la nuit.
_ On... départ, s'amusa Martin ? Elle emploie des drôles de mots ta copine. Ça fait bizarre !
_ Ça doit être à force de fréquenter les bigotes léonardes, lança Elyne en se tournant vers l'escalier.
On entendit quelques mots étouffés venant de l'étage suivis d'un petit rire moqueur. Puis une porte se referma. Sur le parquet de sa chambre au-dessus des poutres de la salle, les pas de Marthe firent entendre pendant quelques minutes des coups feutrés assourdi, puis se turent. Seul le murmure apaisé du branchage dans la cheminée répondait aux sifflements des rafales qui agitaient  les arbres au dehors et entonnait une étrange mélopée sur les orgues du grenier. Enfin seuls de nouveau, ils se retrouvèrent pour s'accorder l'apéritif d'une nuit qui promettait désormais d'être chaude et animale.
Le feu s'endormait dans la cheminée comme un chien fourbu après la chasse s'effondre dans sa niche. Ils avaient soufflé les bougies. L'obscurité prenait graduellement son quart de nuit. En l'absence des bruits de la maison, le vent semblait plus puissant, plus proche.
_ On devrait monter maintenant, avant qu'on aille trop loin ici, murmura Elyne.
Ils déposèrent leurs chaussures au bas de l'escalier et montèrent sans bruit, sauf sur les marches 4 et 9 qui grincèrent sans toutefois parvenir à se faire trop indiscrètes tant la tempête régnait dehors et au grenier.
A l'étage, ils s'arrêtèrent sur le seuil de la chambre qu'occupait Elyne. Elle tourna discrètement la poignée et poussa la porte. Jetant ses bras autour du cou de Martin, tout en l'embrassant, elle pivota de sorte qu'il se trouvât sur l'intérieur, et le poussa doucement. Elle tendit un bras pour refermer la porte. Enfin seuls.

A fricoter avec une sorcière, l'on peut s'exposer à des surprises déroutantes et néanmoins délicieuses, pour peu que la dame soit dans de bonnes dispositions. Assurément, Elyne l'était... sorcière ! Et le coup du soutien-gorge qui disparaît tout seul de par-dessous le chemisier rubis n'était pour Martin qu'une vague friandise lâchée comme un avant-goût des cartes de jeu dont disposait sa "ludicieuse" partenaire.
Cependant, cette voluptueuse application de ses pouvoirs, Elyne en usait avec une discrétion et un tact qui à eux seuls eussent probablement pu suffire à défroquer, au propre comme au figuré, toute la lignée des papes de Rome et d'Avignon. Martin crut un moment que leur feu d'artifice ne finirait jamais.

Mais, sans doute parce qu'elle n'empruntait rien au surnaturel, la plus élégante des particularités que dissimulait Elyne dans l'écrin de son intimité guettait discrètement Martin. Au cœur des baisers fourrageurs et dévorants qui se livraient au creux de leurs corps, Elyne révéla la sincérité chaleureuse et diluvienne de l'expression de son orgasme.

Pour Martin, bien que ce ne fût pas la première fille, cette femme, mature à ses yeux, était la première fois de quelque chose. Non seulement elle le guidait comme personne ne l'avait fait auparavant, lui faisant ressentir les attentes tapies dans les replis de son corps de femme, mais elle dénouait un à un les liens qui retenaient l'expression de ses propres désirs d'homme. Dieu que cette femme était libre !

Seul l'épuisement vint à bout de leurs ébats. Ils s'endormirent mais pas pour longtemps. La tempête, un bruit insolite où quelque chose réveilla Martin. Il n'ouvrit pas immédiatement les yeux. Il se crut un instant dans sa petite chambre à Recouvrance chez la Louise. Dépliant machinalement le bras devant lui, il sentit sur sa main quelque chose de chaud et d'humain qui respirait la douceur. Il sursauta, ouvrit les yeux. Le visage d'Elyne endormie sur le côté surgit dans la nuit claire. Tout lui revint en un éclair. Il n'était pas à Brest. Il était chez Marthe à Sainte-Anne et, allongée à son côté, la femme la plus incroyable qu'il ait jamais osé imaginer dormait d'un sommeil apaisé.
Martin resta un long moment sans bouger à contempler cette image émouvante et belle qui valait bien largement tous les tableaux des peintres de Pont-Aven et probablement d'ailleurs.
A l'extérieur, le vent soufflait très fort. Des rafales chevauchant la forêt tel une horde de guerriers barbares, travaillaient la demeure de pierres. Au loin, mais peut-être pas,  l'on entendit quelque chose craquer, un grincement de bois et un bruit de pierres ou d'ardoises se brisant en s'effondrant à terre, puis un cri, puis plus rien. Martin n'aurait su dire si ce cri était celui d'un animal. Il eut l'idée de se lever et d'aller voir à la fenêtre. Prenant mille précautions pour ne pas réveiller sa dormeuse, il pivota sur lui-même et sortit un pied qu'il descendit jusqu'à toucher le parquet, puis l'autre. S'appuyant de la main sur la tablette juste à-côté de la tête de lit, il se mit debout et traversa
la pièce comme un félin jusqu'aux vitres de l'étroite fenêtre. On n'avait pas tiré le rideau et maintenant la lune froide dardait ses rayons de glace sur la campagne, à-peine masquée par la course de quelques rares lambeaux de nuages qui s'effilochaient au passage s'étirant en de longues traînées sombres. Ce ciel exprimait quelque chose de vide et menaçant. Les arbres enragés secouant leur lourdes tignasses échevelées semblaient des fous possédés par de sinistre âmes démoniaques. La lune, en son disque parfait, indifférente aux affres du monde, contemplait immobile ce spectacle aux allures de fin du monde.

Les vrais mots de l'amour ne sont pas de ceux qui se disent ; ce sont des mots qui se caressent avec tout ce que, dans sa grande générosité, la nature nous a donné.
Si une lame du plancher n'avait trahie l'approche silencieuse d'Elyne derrière lui, Martin, tout entier à ce qu'il contemplait de l'autre côté des carreaux de la fenêtre, eut probablement sursauté et hurlé de terreur. Il réprima cependant un mouvement de surprise. Ne pas gâcher l'instant subtile qui venait à son approche. Il sentit dans son dos nu le contact chaud et pointu des seins d'Elyne. Elle enroula ses bras autours de ses épaules et vint l'embrasser, faisant glisser sa bouche gourmande dans son cou. Il laissa faire un moment cette douce caresse et se retourna pour la serrer dans ses bras musclés, promenant ses mains douces et fermes sur sa peau.
Ils restèrent un moment à se retrouver sans qu'un mot ne soit prononcé. Qu'auraient-ils pu mieux se dire avec des paroles ?
Puis Elyne demanda :
_ Qu'est-ce que tu regardais à la fenêtre ?
_ Quand je me suis réveillé j'ai entendu du bruit. Ça venait de dehors. On aurait dit un arbre qui tombait sur une maison. Puis il y a eu un cri. J'ai voulu voir si il se passait quelque chose.
_ De ce côté-ci on ne voit aucune maison. La voisine la plus proche, c'est la Luyne et elle est à deux cent mètres par le chemin qui court derrière la maison. Vu la direction et le bruit du vent, s'il s'était passé quelque chose chez elle, on n'aurait rien entendu.
Puis regardant à la fenêtre, elle observa :
_ Ça m'étonnerait qu'on aille à la foire. La tempête n'a pas l'air de vouloir passer. Enfin on est mardi depuis déjà trois bonnes heures, et c'est bien ainsi.
_ C'est bien que nous soyons mardi ?
_ Oui. Quand j'étais petite à Gaillon, une voyante très renommée m'a prédit que je mourrais un lundi. Mais elle n'a pas su dire lequel ni dans quelles circonstances. Ce qu'il y a de bien, c'est que du mardi au dimanche, je sais que je ne peux pas mourir. Je suis immortelle sauf le lundi !
_ C'est où Gaillon ? demanda Martin en fixant Elyne droit dans les yeux.
Elle laissa passer un instant.
_ C'est en Saugrenie, Martin. Il m'étonne que tu n'aie pas encore compris.
_ C'est pas ça... J'avais besoin de te l'entendre dire. Une part de moi ne croit absolument pas à l'existence de cette île, une autre a envie d'y croire mais elle ne dispose que de peu d'éléments. Tu comprends ?
_ Oui. Un jour, nous irons ensemble à Gaillon. Ce jour-là tu y croira Martin. Mais moi, tu ne me crois pas.
_ Accorde-moi du temps Elyne. C'est pas facile à croire ce genre de truc.
_ Je ne te mens pas moi. Je ne te dis pas tout parce que je ne le peux pas et parce que je ne te le doit pas, mais je ne te mens pas.
Martin ne sachant que faire tendit son bras autour de la taille d'Elyne.
_ Non ! fit-elle en s'écartant vivement.
Martin se sentit encore plus nu qu'il ne l'était. Dehors, la lune semblait rire de lui. Et déjà un grain de sable venait de se glisser dans les rouages trop bien huilés de leur idylle.
Ils regardèrent longuement dehors côte à côte sans se toucher lorsqu'Elyne prit Martin par le bras, le serrant très fort.
_ La Marogne ! fit-elle en murmurant comme quand on voudrait crier, c'est la Marogne, Martin.
_ C'est quoi la Marogne ?
_ C'est la Marogne. C'est pas quoi, c'est qui !
_ Ah bon ?
_ Oui. Quand le visage de Marogne apparaît souriant de face dans le disque de la lune ou de profile en son croissant, c'est un présage de vie.
Martin regarda la lune. Il n'en cru pas ses yeux. Les taches lunaires avaient bougé et s'étaient disposées en un visage souriant. Ce n'était pas un sourire moqueur. C'était du bon sourire de joie.
_ Je la vois !
Elyne le serra très fort contre elle et caressant ses cheveux. Elle ne dit rien. Mais Martin, sans bien comprendre, sentit qu'en cet instant elle était heureuse.
_ Martin, depuis hier matin, la vie livrait une bataille impitoyable contre l'ennui. Elle vient de la gagner et c'est une belle victoire dont elle peut être fière et que nous méritons bien de fêter parce que nous sommes ses soldats. Cette nuit est une nuit de fête, mon amour. Et même si nous n'avons pas encore gagné la guerre, même si d'autres batailles nous attendent, je tiens cette nuit pour une date historique.
_ Quand tu vas rentrer, tout ceci n'aura plus d'importance.
_ Comment oses-tu dire ça ?
_ Tu vas retrouver ton mari, tes enfants, ta librairie et tes habitudes, et moi, je vais reprendre la mer. Et tout rentrera dans l'ordre comme avant, comme si rien ne s'était passé.
_ Puisqu'il faut te crever les yeux pour que tu entende les choses, laisse-moi te dire qu'un enfant va naître de nos étreintes, que j'en déborde de bonheur, et que désormais rien ne sera plus jamais comme avant entre nous deux Martin.
_ C'est ça le message de vie de la Marogne ?
_ Oui.

Un long silence. Martin avait besoin de peser les mots, de les mâcher pour qu'ils passent mieux. Il se trouvait jeune pour être père. Comment allait-elle s'y prendre pour arranger sa vie ? Allait-elle quitter Malo, la librairie ? Allaient-ils être obligés de quitter la région ? Partiraient-ils tels des voleurs avec les enfants ? Pour où ? Qu'allait-elle leur dire ? Non. Tout ça ne rimait à rien. Elyne retournerait au père de ses enfants, déposerait celui-là parmi ses frères, elle continuerait à vendre ses livre à la boutique et la vie irait son train.
_ Un enfant va naître de nos étreintes, murmura-t-il lentement pour s'habituer à ces mots et donner une consistance à cette éventualité, un enfant !
Le bonheur d'Elyne était contagieux.
_ Moi aussi j'en éprouve du bonheur, fit-il, mais j'ai un peu peur aussi.
_ Peur de quoi ?
_ Peur de moi. Peur de ne pas être à la hauteur.
_ A la hauteur de quoi ?
_ Je sais pas, j'ai dix-huit ans, je suis jeune !
_ Plus pour longtemps, mon bonhomme. Ah ! les hommes à l'épreuve du bonheur... ! Nous allons devoir en parler ensemble, mais plus tard. A moi aussi, il me faut digérer la nouvelle de la Marogne, mais pour des raisons autres que les tiennes. Ça va aller. Vivons cette nuit pour ce qu'elle est généreuse avec nous. Fais-t'en une amie pour ton souvenir. Allez viens !
Il regarda à nouveau à la fenêtre. La Marogne avait disparu. Les tâches grises avaient repris leur place et l'astre de la nuit son teint de glace.
_ par contre, Martin, si une nuit tu vois apparaître la Marogne à l'air lugubre, c'est un augure de danger pour ton enfant. Ça te prévient qu'il se passe quelque chose de grave.
_ Et si cette nuit-là le ciel est couvert, ricana Martin ?
_ Tu n'es  pas prévenu, voilà tout.
Ils s'en retournèrent sur le lit pour s'y retrouver de bien plus voluptueuse manière que derrière cette fenêtre inspiratrice des embrouilles et son spectacle de Hurlevent. Le vent, justement, semblait vouloir mollir. De l'autre côté de la maison, on verrait bientôt luire en montant vers les étoiles la lanterne du berger du soleil, le menant jusqu'ici afin qu'il reprenne le territoire du Monde livré aux
furieuses ténèbres de cette nuit-là. La vie glorieuse allait pouvoir savourer sa victoire. La fin du Monde était reportée à une date ultérieure. Et puis on était mardi et Elyne était immortelle jusqu'à dimanche minuit.

Puis Martin demanda :
_ Raconte-moi Gaillon, la saugrenie, tout ça. C'est comment là-bas ? Dis-moi à quels jeux tu jouais quand tu étais petite. Parle-moi de ton enfance. Dis-moi comment c'était.
_ Quand j'étais petite, je vivais chez ma grand-mère Gráinne avec Sine. Ma mère était morte après l'accouchement de Sine. Mon père, torturé de chagrin, nous a plaquées de bouteille en bouteille, nous préférant sans doute l'étrange et subtile charme de la descente aux enfers. Un jour, on l'a retrouvé au fond d'un étang. Gráinne nous a alors élevé, Sine et moi. Puis un jour, elle a disparu. On n'a jamais su ce qui s'est passé. Le jour de mes quinze ans, quelques semaines seulement auparavant, elle m'a donné l'anneau de Claddagh que je l'avais toujours vu porter à son doigt en me disant "conserve-le précieusement. Il me vient de ma mère et de mon pays que j'ai dû fuir avec l'homme qui plus tard devint ton grand-père." Nous habitions une petite maison, un peu comme celle-ci mais plus petite avec un toit de chaume, tout en haut du village qui serpentait dans la vallée. Qu'est-ce que nous étions bien ! Un soir d'automne, je suis rentrée à la maison. Ma sœur était déjà revenue de son cour de chant. Il y avait là trois de nos voisins. Sine est venue me trouver en larmes pour me dire qu'elle avait trouvé la porte grande ouverte et tout sans dessus-dessous à l'intérieur, comme si on s'était bagarré. Gráinne n'était plus là. Les gens du village ont organisé des battues, puis ceux des huit autres villages ; même le haut roi de Saugrenie s'en est mêlé et a envoyé des guerriers au quatre points cardinaux. Rien n'y a fait. On n'a jamais revu ma grand-mêre.
_ Qu'est-ce que vous êtes devenues après ? Aviez-vous de la famille ?
_ Oui mais Sine et moi avons été confiées quelques jours à Góinnebhagh, le temps que la famille s'organise. Ensuite, ma sœur est allée chez une cousine à Bheinion. Moi, j'étais douée pour les langues, j'avais un professeur  qui m'a proposé d'aller chez sa cousine en Bretagne pour me perfectionner en breton et en français. J'ai fini par accepter. Cette proposition n'était pas gratuite. Le peuple Saugrenien vit assez refermé sur lui-même pour des raisons assez longues à t'expliquer mais ils ont besoin d'entretenir des réseaux à l'extérieur. Je ne peux pas t'en dire davantage à ce sujet. Mais c'est comme ça que j'ai débarqué à Brest un matin de décembre 99. Je ne peux pas vraiment dire que je regrette, mais si c'était à recommencer, je crois que je ferais autrement.
_ Si tu avais fait d'autres choix, tu ignore si tu ne regretterais pas celui-là.
_ Tu as raison. On ne sait pas où mènent les chemins qu'on n'a jamais pris puisqu'on ne les a jamais pris. Mais quand-même... Je n'ai pas revu ma famille depuis plus de dix ans. Ma sœur doit avoir changé. Elle avait douze ans quand j'ai quitté l'île. Elle en a vingt-quatre aujourd'hui, et elle a depuis deux ans un enfant que je n'ai pas encore vu.
_ Pourquoi n'y est-tu jamais retournée ? Tu dois bien connaître un moyen de t'y rendre sans être obligée d'attendre le solstice ?
_ Oui mais pour y aller il me faut  obtenir un passeur, et ça m'a toujours été refusé jusqu'à présent.
_ Un passeur ? Un type dans une barque, et qui rame sur une mer étale, traversant des écheveaux de brume sans dire un mot ?
_ Mais non imbécile ! Un passeur, c'est comme une clé, sauf que c'est une formule chantée en boucle à l'approche de la zone de l'île pour en ouvrir l'espace afin d'y pénétrer. Là où les autres bateaux ne traversent que la mer, une fois que tu as ouvert l'espace de Saugrenie, tu peux accoster dans l'un des ports de la côte.
_ A qui t'adresses-tu pour obtenir un passeur ?
_ Au bureau des passeurs. Là bas, tu peux y aller directement mais ici tu dois t'adresser à un contact extérieur administratif. Tu vas le voir, tu lui fais ta demande, il la transmet au bureau en Saugrenie et, si ta demande est acceptée, il récupère le message du passeur et te le délivre. Un passeur est strictement personnel. Personne ne peut utiliser le passeur d'un autre. Il n'y a pas deux passeurs identiques. La formule, une fois délivrée, est valable à vie.
- Mais pourquoi refusent-ils de te délivrer un passeur ; C'est ton pays ?
_ C'est pour des raisons politiques, Martin. Je me suis plusieurs fois opposée au Haut Roi de Saugrenie de manière à faire évoluer le code des peines et sanctions que des siècles de tradition ont rendu inhumain et source de situations paradoxales et de nombreux problème. Ce n'est pas le paradis, la Saugrenie, Martin. C'est loin d'être l'enfer non plus mais si nous continuons à fonctionner ainsi, nous pourrions très bientôt nous en approcher. Je suis l'un des trois fondateurs d'une organisation clandestine dont l'objectif est de renverser le Haut Roi de Saugrenie. Alors tu penses bien que dans l'entourage du roi, ils ne sont pas vraiment pressés de me voir débarquer sur l'île.
_ Tu ne risques pas de te faire faire prisonnière si tu vas là-bas, où pire ?
_ Je risque le bannissement à vie. C'est la peine la plus lourde prévue par le code des peines et sanctions. En fait, je peux surtout m'attendre à être victime d'un accident fâcheux comme une roche qui tombe d'une falaise malencontreusement sur ma tête ou quelque chose comme ça.
Mais j'ai suffisamment d'amis sur l'île pour pouvoir m'y promener comme dans ma cuisine.
Seulement, pour me condamner, il est obligatoire que je comparaisse. Aucune décision de justice ne peut être rendue en Saugrenie en l'absence du prévenu ou d'un représentant dûment mandaté par lui.  En plus le Haut Roi n'ignore pas que l'arrestation d'un des membres fondateurs de l'organisation a de fortes chances de déboucher sur une crise extrêmement grave.
Combien Elyne cachait-elle encore de facettes insoupçonnables, s'interrogea Martin ? La Malote bien sage derrière le comptoir de la librairie des vieux bouquins était décidément bien révolue. Son mari était-il au courant de ses activités ?
_ Martin, fit Elyne en se redressant soudain, la tête appuyée sur son coude ?
_ Quoi ?
_ Je vais mettre au monde un enfant de toi. Si tu as vu la Marogne, c'est vraiment un beau présage. En effet, si les femmes de Saugrenie voient presque toujours la Marogne les prévenant qu'elles vont être enceintes, les pères ne la voient pas toujours apparaître. Si la Marogne s'est montrée à toi, ça signifie qu'elle te reconnait comme le père de cet enfant, qu'elle t'en sait digne. C'est d'autant plus important que tu n'est pas Saugrenien. Tu peux être confiant, mon amour. Et maintenant je sais que je peux te livrer certaines informations sur la Saugrenie en toute quiétude. Tu vas avoir besoin de savoir certaines choses. C'est le plus beau jour de ma vie !
Ils se serrèrent très fort l'un contre l'autre. Leurs corps tout entier irradiaient l'émotion. Pour Martin aussi cette nuit resterait un moment merveilleux de sa vie.

L'aurore les surpris à s'aimer de nouveau. Dehors, la tempête était presque tombée. Le vent qu'on entendait n'était plus que le souvenir des coléreuses rafales nocturnes. Le jour qui se levait serait une longue et brillante traine d'argent laissée par la nuit, semblable à la chevelure d'une comète.
Ils entendirent Marthe descendre l'escalier d'un pas lourd. Quand ils descendirent à leur tour, ils virent que Marthe avait disposé du pain, du beurre, de la confiture sur la grande table en chêne, mais aussi du jambon et une fourme de fromage.
_ Bonjour Marthe !
_ Salut les jeunes ! Avez-vous bien dormi, lança Marthe, une nuance de malice traversant brièvement son visage ?
_ Oh oui, fit Elyne en s'asseyant.
Elle s'empara du pain et d'un couteau. Le peu qu'ils avaient dormi avait dû être très efficace. Martin se sentait en pleine forme, tenaillé par une faim d'ogre.
_ Excusez-moi d'être un peu terre à terre mais il va falloir nous dépêcher si nous voulons attraper le tramway.
_ Oui Marthe, bien-sûre Marthe, répondit Martin, la bouche pleine.
Marthe distribua trois grandes tasses et y versa du café de bûcheron à faire danser les pierres.
_ Le Castor est mort cette nuit. La Luyne est passée en coup de vent il y a dix minutes pour me prévenir. Un arbre est tombé sur sa cabane de fortune qui s'est écroulée sur lui.
Marthe s'essaya à son tour et poursuivit.
_ Un drôle de destin, ce type ! Il est parti vingt ans au Canada. Là-bas, il était riche comme un maharadja. Puis un jour il est revenu ruiné, défait et mendiant. Il aura fini sa vie dans la misère et seul. Si c'est pas du malheur, ça ! Il me semble avoir entendu dire que là-bas il a eu maille à partir avec des histoires de mœurs, qu'il aimait trop le sexe... et les garçons.
Martin se souvint nettement. C'était donc ça le bruit qu'il avait entendu cette nuit. Pendant qu'eux s'aimaient et semaient la vie, on mourait tout seul à deux pas d'ici. Ainsi s'exécutait l'étrange ballet du monde...


Par Pascal Mhac Eimear - Publié dans : Nouvelles
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